Un réfugié particulier : Amilcar

C’est en hiver 82 que Sophie et Amilcar se sont unis pour la vie.

C’est en hiver 82 que Sophie et Amilcar se sont unis pour la vie. Elle avait 18 ans et lui, une vie laissée là-bas, au Chili. Elle était jeune et belle et lui arrivait des prisons de Pinochet. C’était un réfugié politique accueilli à Chateaudun comme tant d’autres. Lui, avait dit non à la dictature. Ma cousine allait dire oui pour devenir Madame Rojas Bugueño. Je trouvais ce nom rigolo. Du haut de mes huit ans, nous partions avec mes parents et mes sœurs pour fêter ce grand jour. Je me souviens que tout le monde était réuni, sauf peut être, la mère de la mariée, opposée à cette union car s’amouracher d’un opposant politique chilien, ce n’était pas commun à Chateaudun. Il fallait croire que les origines lointaines de manouches, par le père de Sophie (frère de ma mère décédé assez jeune d’un cancer) l’avaient peut être inconsciemment amenée à aimer la différence et l’amour hors du commun. C’était pourtant cette ville de Chateaudun qui avait également accueilli : José, Pablo, Chico, Caco et les autres. Tous présents ce jour là. Unis avec Amilcar comme les cinq doigts de cette main main levée du célèbre groupe Quilapayun.

La fête du mariage battait son plein et invitait tout le monde à danser. Mes parents, plutôt ouverts sur le monde, se dandinaient sur ces nouveaux rythmes amérindiens. Ils oubliaient un instant les rocks endiablés de Johnny Hallyday et les tubes des années 80 pour s’initier au déhanché chaleureux de ces gens aussi sinueux que leur cordillère des Andes. Ça sentait bon les empanadas, dont je raffolais, avec les raisins et les oignons confits, emmitouflés dans ces petits chaussons en pâte brisée. Ils avaient été confectionnés par ces femmes chiliennes à la chevelure d’indienne, au port de tête altier, illuminées d’un grand sourire à la Pocahontas.  

Elles rayonnaient de leur douceur maternelle mélangée à celle des hommes s’occupant de cette joyeuse ribambelle d’enfants dont je faisais partie. Marmaille qui grouillait au milieu de la piste de danse. Ma peau si blanche se mélangeait à leur peau cuivrée, tellement belle. Il émanait de ces gens une chaleur humaine qui progressivement allait pénétrer dans ma famille. Et puis est arrivé le moment de la « cueca » entre les jeunes mariés, juste avant la pièce montée.

Toute l’assistance s’est écartée pour laisser place à cette danse rituelle où l’homme sort un petit foulard rouge de sa poche en le faisant tourner délicatement d’un mouliné du poignet et entoure la femme, restée sur place, comme une sorte d’hommage à la féminité, à la maternité, à la beauté. Pure moment de grâce…

Amilcar fût totalement intégré dans notre famille, même par sa belle-mère qui a fini par se dérider et s’occuper de ses quatre petits enfants aux gènes moitié chiliens, moitié de

Chateaudun. J’aimais les weekends de Peña à Chateaudun, ces grandes fêtes au profit du Chili et des familles restées là bas. On dansait jusqu’au petit matin. On dansait afin d’oublier l’horreur, pour rester debout, pour s’unir contre la barbarie et pour le meilleur.
Amilcar ne parlait jamais de ce qu’il avait enduré dans les prisons. Juste une fois en remontant pudiquement sa chemisette blanche où toutes les traces de la dictature étaient inscrites sur son dos. Mon Dieu, ça n’a duré que quelques secondes mais ces marques resteront gravées dans ma mémoire pour l’éternité. Le temps s’est déroulé tranquillement jusqu’au jour où les enfants furent à peu près élevés.

Bien après 1988, fin de la dictature. Amilcar fut autorisé à revenir dans son pays. Il est parti une première fois en vacances pour retrouver sa terre, voir sa mère et faire des affaires, comme il disait. Il y est reparti une deuxième fois et dernière fois, avec sûrement cet espoir d’emmener sa femme et ses enfants. Sophie lui a dit non, sûrement pour de bonnes raisons. Amilcar a donc connu un deuxième exil en quittant sa terre d’asile avec cette douleur béante de laisser tomber les fruits de son amour paternel. L’appel de ses racines fut au prix d’être un déraciné de ses enfants. On est probablement toujours le réfugié ou le migrant de quelqu’un ou de quelque chose…

Je sais que je ne reverrai pas Amilcar mais j’avais envie, sans le juger, de rendre hommage à sa bonté pendant toutes ces années passées dans la famille. Que cette chanson des Quilapayun, qui m’émeut encore aux larmes, résonne de Chateaudun jusqu’au Chili et unisse à jamais toutes nos âmes exilées au son du charango : «El pueblo unido jamas sera vencido ».

Olivia Pinon

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