Le « ruissellement métropolitain », horizon indépassable des édiles locaux ?

Le « ruissellement métropolitain », horizon indépassable des édiles locaux ? 

La théorie dite du « ruissellement » ne sévit pas uniquement au regard de la redistribution des richesses individuelles. Elle est aussi sous-jacente à la Loi Maptam  (loi de « modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles » du 27 janvier 2014, créant entre autres un nouveau régime juridique pour les plus grandes agglomérations), qui a régi la création des nouvelles métropoles. En devenant les fers de lance de l’économie nationale, les grandes aires urbaines devraient ainsi, par le biais du « ruissellement métropolitain », faire profiter des retombées secondaires de leur croissance aux bassins de vie à proximité. Cette thèse s’appuie essentiellement sur une lecture (plutôt simpliste en fait) des travaux de Laurent Davezies, caractérisant « la nouvelle économie de l’information [qui] vient chercher l’essentiel de ses ressources dans quelques grandes aires urbaines, et à l’intérieur même de ces grandes aires, dans quelques communes, contribuant ainsi à l’accélération de la métropolisation de notre économie ». La préconisation de Davezies est d’accompagner la concentration géographique de la création de richesse afin de favoriser les « pôles de croissance » dont le dynamisme et la prospérité seraient censés profiter aux territoires adjacents.

D’autres experts contestent cette vision du développement territorial et appellent à « reconnaître l’existence de potentialités hors métropoles ». Pour Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti, il faudrait « surtout, et c’est ce à quoi nous aimerions que notre analyse conduise : se débarrasser de l’allant de soi, tellement structurant aujourd’hui, mais tellement erroné empiriquement, consistant à affirmer que “plus on est grand, plus on est performant”, que ce soit dans le domaine des régions, des métropoles, des universités ou bien des entreprises. » Le législateur est cependant resté sur cette volonté « d’assurer les conditions du développement économique aux territoires les plus dynamiques sans les asphyxier à force de prélèvements ». Mais il a pris soin malgré tout de lire jusqu’au bout la phrase de Davezies et Pech : « elle doit aussi veiller à ce que les territoires les moins productifs ne soient ni abandonnés à leur sort ni privés de chances de développement futur. » Pour cela, il a envisagé de compenser les effets de concentration par un dispositif de solidarité inter-territoriale : le pacte État-Métropoles, en 2 volets, le « pacte métropolitain d’innovation » et le « contrat de coopération métropolitaine », signés en 2016 par les 15 premières métropoles.

Quel pacte territorial pour la métropole d’Orléans ?

Les élus des métropoles semblent malheureusement avoir une lecture relevant plutôt de cette idée reçue décrite par Boulga-Olga et Grossetti, qui en réalité ne va précisément pas de soi : il faudrait un « leader » fort et imposant pour entraîner dans son sillage tout un territoire. Conception qui répond sans doute à leurs rêves de grandeur, eux qui sont aux manettes d’une « capitale » (fut-elle d’une modeste région) qui doit « compter parmi les grands »… La compétition entre les territoires est pour certains décideurs un horizon indépassable, voire le moteur même de l’ambition et de la réussite.

En Région centre Val de Loire, Orléans s’allie à Tours pour faciliter l’accès au statut de métropole, mais revendique aussitôt avec fierté son rang de capitale ligérienne. Il s’agit d’être ambitieux pour son territoire, d’une « ambition » qui ne se pense pas sans compétition, sans combat pour prendre la meilleure place de divers classements, dont les critères et indicateurs sont pourtant en réalité mouvants et bien peu fiables.
De façon assez symptomatique, le manifeste métropolitain orléanais ne parle pas seulement d’attractivité. Il évoque « une stratégie d’attractivité et de captation » en vue d’attirer et de s’approprier les talents, les entrepreneurs, les étudiants et les chercheurs. Il s’agirait donc, non pas de construire un territoire propice à l’éclosion et au développement des talents, mais finalement d’en déposséder les autres territoires afin de valoriser le nôtre. Stratégie qui oblige naturellement les autres territoires « concurrents » à faire de même…

Y a-t-il une réelle volonté de jouer l’alliance des métropoles et la cohésion des territoires ?

Nul ne sait précisément aujourd’hui si le Pacte État-Métropole mis en place par le gouvernement précédent sera maintenu avec les financements prévus. Les sept métropoles ajoutées plus récemment (dans le cadre de la loi de février 2017 relative au statut de Paris et à l’aménagement métropolitain), dont Orléans et Tours, n’ont pas encore défini le cadre de ce pacte pour ce qui les concerne. Le manifeste stratégique orléanais anticipe les objections en évoquant des liens « intenses » avec Tours et Paris, et en incluant un axe de « coopération et de réciprocité avec les territoires voisins au sein du Loiret et du Val de Loire ». Mais il s’agit là, en réalité, d’être une « tête de réseau » qui mobilisera ses ouailles en vue du grand projet commun… Une vision paternaliste (j’entends : à la fois protectrice et condescendante) qui cache mal la volonté de leadership, de contrôle et d’autorité.
De fait, les premiers projets revendiqués, comme CO’Met, sont délibérément d’envergure nationale et internationale, imaginés dans l’idée que seuls les « grands équipements » sont susceptibles d’assurer le « rayonnement » de notre territoire.

Le pacte métropolitain cherchait à encourager la mise en place de coopérations entre les métropoles et leurs territoires limitrophes sur les enjeux des déplacements, du tourisme, du développement des circuits courts, du partage d’ingénierie… Orléans-Métropole n’y semble pas encore prêt: elle fonctionne encore avec cette idée reçue de la grandeur d’une métropole tournée vers les réseaux internationaux, affranchie de son territoire et pariant sur le « ruissellement métropolitain ».

Elle renonce à la stratégie alternative d’un développement basé sur des relations inter-territoriales équilibrées, aux projets co-construits avec ses territoires voisins et dont la gouvernance tiendrait plus à une volonté fédératrice qu’à ses propres capacités à faire.

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