Quatre mains d’harmonie

En matière d’égalité des droits homme-femme, je ne peux témoigner que de moi et de ma vie.
Une vie de pianiste formée au Conservatoire où l’interprète ( homme ou femme) tient plus à l’égalité des doigts qu’à l’égalité des droits.

Nous étions alors de grands élèves formés par le duo « Benzakoun », pianistes à la ville comme à la scène qui représentait à eux seuls un bel exemple de vie d’artistes à part égale dans tous les domaines.
Chaque été, nous passions une dizaine de jours avec eux au Château de Valencay à exécuter les œuvres du répertoire de quatre-mains et deux pianos.
Cet été là, le hasard me défia de jouer en quatre-mains le final d’une danse de Mendelssohn avec l’un des élèves les plus brillants de la promo.
La partition était dense et fougueuse et déjà je faisais une sorte de complexe d’infériorité face à mon binôme (ou bin’homme) néanmoins ami.
Nous avions trouvé un terrain d’égalité en dehors du piano car nous connaissions toute l’intégrale de Pierre Desproges ce qui nous plongeait dans un ping pong incessant des meilleures répliques mais là je ne me sentais pas à la hauteur de ses prouesses pianistiques et peut être je me reposais inconsciemment sur quelques schémas sexistes, hérités de mes parents, où je ne pouvais pas faire le poids face à cette puissance masculine.

Bref, j’affrontais ce défi de taille en me lançant corps et âme dans le travail de ma partie après s’être répartis une moitié de clavier chacun comme un gâteau, on ne pouvait pas faire plus équitable ! Tout me semblait déréglé car je me retrouvais avec la partie du bas sur laquelle repose le moteur turbo rythmique, harmonique plutôt viril où il fallait lâcher les chevaux vu la carrosserie que j’avais en haut , ce qui me fit sortir une force masculine insoupçonnée de moi sur laquelle s’est posée naturellement la brillance de mon coéquipier sortant à son tour une sensibilité romantique et féminine dans le registre aigu.Tous les stéréotypes homme-femme étaient inversés.
A force d’un travail acharné, nous avons entamé les répétitions à deux pour ne plus faire qu’un ; nous nous sommes retrouvés à l’intersection de chacune de nos zones de confort , bras dessus bras dessous et puis la magie opéra.
A nous deux, nous étions soudés comme les cinq doigts de la main, une sorte d’osmose totale où s’il y avait à gérer quelque chose ce n’était plus l’égalité des droits homme-femme mais l’égalité des doigts face à la musique tout simplement.
Le final s’est envolé avec fougue sur scène en me laissant à tout jamais la trace de ce beau pied de nez face à la parité des mains homme-femme du genre humain.

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