Plaidoyer en faveur de l’écriture inclusive

Jeudi 26 octobre 2017, un groupe d’hommes et de femmes en costumes du 16ème siècle lançaient un cri d’alarme : « La langue française se trouve désormais en péril mortel ». Ce cri du cœur est inquiétant, mais pas de panique puisque nous sommes habitué·e·s aux résistances de l’Académie française. Elle se soulève aujourd’hui contre l’écriture inclusive..

L’écriture est un choix politique

Dans « écriture inclusive », il y a écriture. Aujourd’hui, moins de 3% des langues existantes sur la planète sont écrites. Ce constat simple rappelle l’évidence selon laquelle nous avons toutes et tous appris à parler avant d’apprendre à lire et à écrire. Lorsqu’une langue adopte un système écrit, elle fait différents choix en terme, notamment, d’alphabet et de conventions d’écriture. Et ces choix sont la plupart du temps politiques et non pas linguistiques (la science du langage) : le président du Kazakhstan a par exemple annoncé que son pays troquerait l’alphabet cyrillique contre l’alphabet latin pour écrire la langue kazakh, symbolisant ainsi une volonté de distanciation d’avec la Russie. La langue reste la même (oral), les conventions d’écriture changent. Et l’histoire compte de nombreux exemples comme celui-ci.

Dans « écriture inclusive » il y a inclusive. L’action d’inclure quelque chose dans un tout est une volonté de considérer les différences qui existent sans attacher de préférence ni pour les unes ni pour les autres. L’écriture inclusive est une convention d’écriture qui souhaite mettre en relief à la fois le genre masculin et le genre féminin. Ce n’est pas nécessairement l’adoption de cette écriture qui modifie la langue dans sa structure interne. En effet, la langue orale prévaut et l’écrit n’est qu’une convention qui évolue avec son temps et selon les nécessités de communication écrite (lettre épistolaire ou SMS : deux contextes différents, deux conventions différentes).

Aux limites de la grammaire : le sexisme

C’est un fait, la langue française compte deux catégories de genre grammatical, le féminin et le masculin. Il y a une forte corrélation entre le genre grammatical et le sexe des personnes : « Pierre est grand » (homme/masculin grammatical), « Marie est grande » (femme/féminin grammatical). Certains cas isolés ne répondent pas à cette règle, mais ce n’est pas mon propos de le développer ici.
Car au-delà de ces considérations linguistiques, l’effacement de la représentation féminine dans le discours s’affirme au 17ème siècle durant le mouvement de la préciosité. Il y a quatre siècles, dans son ouvrage Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, Claude Fabre de Vaugelas écrira que « le genre masculin étant le plus noble [il] doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin sont ensemble » (1647). Cette recommandation s’opposant à l’accord de proximité qui prévalait jusque là sera précisée un siècle plus tard par Nicolas Beauzée (1767) qui affirme que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Doux échos d’un concept fabriqué de toute pièce par la classe dominante de l’époque et que l’on continue d’enseigner gentiment à l’école aujourd’hui. Dans une volonté d’ « effacer la présence des femmes dans la langue » (Céline Baudet) Vaugelas et Beauzée franchissent les limites de la grammaire et œuvrent pour renforcer l’idéologie de la suprématie d’un sexe sur un autre. Tout le monde trouve cela normal. L’écriture inclusive œuvre pour rétablir un équilibre.

Écrire pour exister dans les représentations

Pourquoi devrions-nous nous embêter à écrire différemment ? Parce que la manière d’écrire et de parler peut influencer les représentations. Ainsi, selon une récente étude de Harris Interactive, on « constate que les formulations inclusives ou épicènes permettent de donner jusqu’à deux fois plus de place aux femmes dans les représentations spontanées ».

 

 


Choix graphique
Ce n’est pas nouveau. L’écriture inclusive existait déjà de manière ponctuelle sous cette forme : (e) mais depuis 2005 le Haut Conseil à l’Égalité Homme Femme recommande de séparer les unités d’un point médian « · » et non de parenthèses ou de tirets qui rendent la féminisation anecdotique. Lorsque celui-ci n’est pas disponible, il est plus facile d’utiliser le point de fin de phrase « . ». La règle de base étant :

base du mot · marque de genre F · pluriel (si besoin)

« Des ami·e·s sont venu·e·s chez moi l’autre soir » ; « On était fiè·re·s de ce qu’on avait fait » ; « C’est à chacun·e de décider ce qui est bon pour lui·elle » ; « Recherche un·e professeur·e des écoles » ; « Recherche un·e programmateur·trice musical·e »

Choix rédactionnel
On peut également rédiger son texte de manière à ce qu’il s’adresse au plus grand nombre :
en féminisant les noms de métiers et fonctions ;
en utilisant le féminin et le masculin plutôt qu’un masculin générique lorsque l’on s’adresse à une population mixte : « C’est l’affaire de toutes et tous » ou encore « C’est l’affaire de tout le monde » ;
en utilisant des noms épicènes, c’est-à-dire qui s’appliquent aux deux sexes : « les êtres humains » (et non des Hommes), « la classe politique » (et non les hommes politiques), « le lectorat » (et non les lecteurs) ;
en classant les noms par ordre alphabétique pour éviter la séparation homme/femme ;
en rétablissant la règle de l’accord de proximité (réprimé au 17ème siècle) : « Pensez à acheter des raisins et des framboises sèches » ; « Les garçons et les filles sont belles » ; « Les filles et les garçons sont beaux ».

Je conclurai en écrivant que, malgré ce que l’on peut lire chez certain·e·s militant·e·s féministes, non, le français n’est pas une langue sexiste. Linguistiquement, ça ne voudrait rien dire. Cependant, et ce n’est pas les exemples qui manquent, la société française est, elle, sexiste. Si bien qu’aujourd’hui, la volonté d’écrire de manière inclusive est un choix politique, un choix de résistance et un positionnement en faveur de l’équité des sexes. Et un grand nombre de « vecteurs de normes langagières » (comme on les appelle chez les linguistes) influencent le paysage de l’écrit dans ce sens : personnalités politiques, journalistes, agences de communication, enseignant·e·s et militant·e·s. Et vous ?

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