Smart City ou Cité politique, choix d’avenir 

 Notes de lecture sur

« Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes »

de Jean Haentjens

Par Philippe Rabier

   Décembre 2018

Nous emploierons le terme Cité politique pour désigner celles et ceux qui gouvernent la Cité. Il s’agit des élu(e)s et des citoyens et citoyennes. La Smart City faisant elle, la part belle au secteur privé.

La révolution industrielle et la révolution numérique ont modelé nos modes de vie et la ville d’aujourd’hui. Au XXIème siècle, la nouvelle révolution est toujours numérique mais elle va prendre une telle ampleur qu’il nous faut  repenser la ville et son fonctionnement sans oublier la place que l’humain, du citoyen au gouvernant, devra conserver.

4000 collectivités locales ouvrent progressivement leurs données en application de la Loi 7 octobre 2016 « pour une République numérique ».

La ville intelligente nous promet une amélioration des performances de l’ordre de 20 % pour les transports urbains, l’eau, l’assainissement ou l’éclairage.

Qu’en sera t-il réellement ? Les lourds investissements à réaliser seront-ils rentabilisés ? Qui détiendra demain la gouvernance de nos villes ? Qui aura le contrôle des données et de leur usage vertueux, conformes à l’intérêt général ? 

Les grands groupes comme IBM, Google, Orange, Siemens, Cisco, Amazon, Facebook, Engie, Suez ou Cap Gemini, vendent leur modèle de Smart City et financent de nombreuses Start Up.

Les nouvelles technologies permettent de mieux planifier la ville :

  • répartition des activités
  • encadrement des constructions
  • organisation des pôles
  • maîtrise des flux de transport, de l’eau, des déchets, de l’énergie.

Elles apportent une réponse à la sécurité et peuvent investir le champ démocratique en suscitant la participation citoyenne.

La démocratie participative : nouvelle ambition de la Smart City

La cité politique a tout intérêt à investir dans les Civic Tech dans le but de faire progresser la compréhension de l’intérêt général, car la concurrence sera rude avec les outils qui serviront les intérêts particuliers et les lobbys. La Cité politique devrait maîtriser seule l’hybridation entre outils numériques et intelligence collective.

Pour faire vivre la démocratie citoyenne, le numérique ne peut répondre seul. Il est indispensable de se rencontrer, de prendre le temps de monter en compétence puis de délibérer. Un simple clic n’est pas satisfaisant lorsqu’il s’agit d’un projet d’intérêt collectif.

La démocratie a besoin de citoyens et citoyennes formés sur les sujets en débat, pour exprimer leurs points de vue en tant qu’usagers.

Il y a un intérêt particulier à développer les Civic Tech au côté des French Tech. La collectivité, Orléans en particulier, a la responsabilité d’encourager toute forme de technologie au service du bien commun et du développement de ses communs. Seul, le secteur privé, ne cherchera qu’à exploiter et améliorer l’existant. L’élu a lui la responsabilité de voir plus loin. Il doit  garder à l’esprit l’intérêt collectif autour d’une question centrale d’avenir : la préservation de notre planète et des conditions de vie favorables pour l’homme et la biodiversité.

L’élu n’est pas le simple gestionnaire d’une société de service. Il doit impulser la créativité de ses administrés au service du bien commun.

Les économies d’énergie promises sont à comparer à l’énergie nécessaire au traitement de toutes les données. En d’autres termes, les gains en énergie faits d’un côté pourraient très bien être annulés par l’énergie nécessaire pour le traitement des données.

Cette Smart City est adaptative mais non projective. Elle peut mieux gérer l’existant mais ne permet pas de s’adapter demain à des ruptures telles que la fin de l’énergie fossile ou la nécessité de densification urbaine. Elle ne permet pas de répondre à la justice sociale, à l’étalement des villes, au respect de l’environnement ou à la valorisation du bien commun.

La Cité politique en a t-elle pleinement conscience ? Ou pense t-elle que les algorithmes vont surpasser l’homme dans tous les domaines ?

Nous pouvons légitimement nous demander que deviendra le rôle de l’élu qui aura sous traité à des sociétés privées l’usage de ces techniques sur le territoire.

De nombreuses villes ont déjà laissé la main sur leur voirie, leurs espaces publics, leurs parkings, leurs bâtiments. Au risque de ne plus être en capacité de contrôler les algorithmes, le bien fondé et l’efficacité des politiques menées par ces entreprises privées. Leur priorité n’est pas l’intérêt général mais de réaliser du profit.

Orléans, peut-elle aujourd’hui réellement contrôler les résultats communiqués par Keolis sur les transports en commun, leur optimisation en terme de trafic, de coût, etc, quand c’est Keolis qui s’auto-évalue ?

Ne faut-il pas plutôt garder la maîtrise, même partielle, des avancées technologiques basées sur l’exploitation des données publiques en salariant des ingénieurs maîtrisant les données ?

Certaines villes comme Lyon, Mexico ou Singapour ont repris la main sur les transports.

Lyon a mis en place depuis quelques années un outil numérique Optimod’Lyon utilisant toutes les données disponibles publiques et privées afin d’optimiser l’intermodalité dans les déplacements. L’outil gratuit de Google donne un résultat bien moins fin que l’outil local car Google favorise plus l’automobile que les transports en commun.

La cité politique a intérêt à gérer et faire converger les innovations sociales et technologiques. La cité politique doit garder la main et développer une nouvelle compétence sur les innovations urbaines qu’elles soient sociales, culturelles, écologiques ou économiques. Des questions aussi essentielles que la confiance des citoyens dans les processus de collecte et de traitement des données, la transparence des algorithmes, ou même le contrôle politique et démocratique ne sont pas intégrés en amont dans la conception des dispositifs. Que peut encore représenter la Cité politique aujourd’hui et demain ? A Orléans en particulier ?

C’est une ville humaine, un imaginaire collectif, une créativité commune qu’il nous faut nourrir en partant de nos spécificités. Les algorithmes n’investiront pas dans des friches urbaines où nous pourrions développer des nouveaux lieux de vie, des liens sociaux, de nouveaux métiers. Ils n’encourageront peut-être pas des réappropriations ludiques de l’espace public pour que les habitants aiment y venir et échanger. Ils ne susciteront pas la réinvention de notre rapport à l’argent en créant une monnaie locale pour développer les circuits courts et soutenir les producteurs bio proches.

L’espace numérique, même s’il déplace la frontière entre le réel et le virtuel, ne remplacera pas le besoin de rencontres réelles, de  vrais lieux d’échanges. En somme, ce qui donne du sens à notre lieu de vie de façon à mieux l’habiter, c’est cette créativité culturelle, sociale dans la Cité qui échappe à la Smart City.

Améliorer la vie au quotidien pour chacun des habitants ne remplace pas un projet politique basé sur l’intérêt collectif avec une vision à long terme.

Bibliographie :

« Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes »  Jean Haentjens

« Le big data des territoires » Jacques Priol

Smart City Edito

La rédaction

Ma consultation E-santé

Jean Paul Briand

Notes de lecture

Philippe Rabier
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