Médicalisation de l'existence et pouvoir médical

« Il y a plus de quarante ans, un franc-tireur du nom d’Ivan Illich (Nemesis médicale 1975) tirait la sonnette d’alarme, affirmant que l’expansion de l’establishment médical était en train de « médicaliser » la vie elle-même, sapant la capacité des gens à affronter la réalité de la souffrance et de la mort, et transformant un nombre bien trop important de citoyens lambda en malades. »  Alan Cassels

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

L’action de l’Etat en vue de modifier nos comportements l’amène à intervenir toujours plus étroitement dans notre sphère privée. Des normes de comportement sont édictées, les déviances sont critiquées, le contrôle social se généralise. Le bio-pouvoir décrit par Michel Foucault exerce son emprise et aboutit à une médicalisation de l’existence qui mérite d’être interrogée.

Les campagnes de prévention menées par l’Etat en matière de santé publique produisent des effets. En quelques décennies, la consommation d’alcool et de tabac a diminué et les valeurs attribuées à ces pratiques ont été modifiées. Le cow-boy Marlboro n’a plus la cote et la marque de vêtements associée a changé de nom. Pour l’alcool, la publicité nous rappelle constamment que la modération s’impose. 

Le souci de la santé publique est positif mais on ne peut faire l’impasse sur les enjeux économiques qui lui sont liés. On veut à la fois modérer les dépenses de santé et assurer l’essor de l’industrie pharmaceutique et de son potentiel de recherche.

Souci du bien-être, recherche du « développement personnel » sont d’excellents objectifs mais il arrive que la conciliation des valeurs, des finalités et des intérêts économiques devienne problématique. A force de vouloir la santé, on produit parfois l’inverse. Que penser de cette médicalisation de l’existence ?

Connaissez-vous
le « disease mongering » ?

La médicalisation de la société est le processus par lequel des comportements posant problème aux individus ou à la société sont définis en termes médicaux. La solution est de nature médicale et pharmacologique.

 Comme la frontière entre le normal et le pathologique n’est pas toujours aisée à tracer – notamment dans les troubles de l’humeur ou les symptômes du vieillissement – on a tendance à transformer un malaise personnel en maladie avérée qui demandera une solution thérapeutique surtout si le remède approprié existe sur le marché du médicament.

Le terme de disease mongering (fabrication, façonnage de la maladie) a été inventé par la journaliste médicale Lynn Payer dans son livre Disease Mongers (1992). On le retrouve dans l’oeuvre de Ray Moynihan et Alan Cassels Selling Sickness (2005) au sous-titre révélateur « Comment les plus grandes firmes pharmaceutiques nous transforment tous en patients. » ( voir leur article du Monde diplomatique de mai 2006 )

Les stratégies marketing agressives des grandes multinationales pharmaceutiques ciblent les bien-portants et des problèmes mineurs sont dépeints comme des affections graves qu’il faut soigner. On aboutit à une surconsommation médicale qui produit parfois le contraire du but recherché : la santé. Pire, des « scandales » médicaux périodiques révèlent l’effet néfaste de certaines prescriptions. On se souvient de l’affaire du Médiator des laboratoires Servier dont les ravages furent dénoncés dès 2007 par la pneumologue Irène Frachon. Ainsi se renforce la conscience des méfaits de certains intérêts économiques sur la santé publique.

« Mon enfant est hyperactif, c’est grave docteur ? »

La santé psychique est un domaine où la « fabrication des maladies » est possible car il est difficile de tracer une frontière nette entre normal et pathologique. Le D.S.M. (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui répertorie de manière objective les diverses anomalies neuro-psychiatriques est souvent critiqué pour son approche privilégiant quasi exclusivement les réponses biochimiques et comportementalistes.

Des troubles bénins peuvent ainsi être considérés comme de véritables maladies. C’est le cas du Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDA/H). Chez l’enfant qui a du mal à se concentrer sur une tâche scolaire et qui est plus « remuant » que la normale, le diagnostic est vite posé d’autant plus que le remède adéquat – la molécule de méthylphénidate – est à la disposition du prescripteur.

Le psychiatre et psychanalyste Patrick Landman s’interroge sur l’expansion des troubles de l’attention et la généralisation de l’usage de médicaments comme la Ritaline. Dans Tous hyperactifs (Albin Michel 2015), il écrit que le TDA/H n’existe pas. On a simplement rassemblé sous cette dénomination trois symptômes (hyperactivité, troubles de l’attention, impulsivité) pour en faire une entité unique à caractère pathologique. On médicalise le comportement sans s’interroger sur les causes psychologiques, familiales, sociales qui pourraient expliquer cette conduite. Patrick Landman s’attend à une expansion des cas voire à une véritable épidémie de TDA/H et se demande si on est encore dans le soin ou alors dans le contrôle social.

Thérapeutes et patients

Il est clair que les relations entre soignants et soignés ont évolué. Jadis, elles étaient fondées sur la confiance envers quelqu’un qui avait le pouvoir de vous guérir car il possédait un savoir qui vous faisait défaut. La relation était asymétrique et le pouvoir du médecin peu contesté. Aujourd’hui le patient pense être mieux informé et de plus, la loi lui reconnaît des droits et insiste sur l’importance de l’information et du consentement explicite. Les questions éthiques, la lutte contre les conflits d’intérêts prennent de l’importance. Sociologie et économie de la médecine nous permettent de comprendre mieux les enjeux sous-jacents et nous invitent à faire preuve de responsabilité et de clairvoyance.

La recherche médicale a fait des progrès considérables et l’espérance de vie s’est accrue dans nos pays mais cela ne nous dispense pas de jeter un regard critique sur les tentatives de médicalisation de l’existence et les promesses de transformation de l’homme chères aux transhumanistes qui veulent nous débarrasser de la maladie voire de la mort !

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