L’étranger, l’immigré

L’étranger, l’immigré, je ne t’aime pas. Tu devrais retourner chez toi.

Ne te plains pas si tu es mal accueilli, je ne suis pas allé te chercher. Avec ta barbe noire et épaisse, tes yeux aussi sombres et qui font peur. Tu parles une langue bizarre et incompréhensible. Tu manges des mets impossibles, aux odeurs étranges et persistantes. Ta musique, aberrante et insolite, m’agresse. Tu crois en des dieux qui n’existent plus. Ta femme se cache sous un vieux foulard passé de mode et une robe usée et archaïque quand elle n’est pas enroulée dans une sorte de rideau bariolé. Tes enfants sont turbulents, taquins, souvent insolents et effrontés. Tu vas vouloir prendre le travail de mes amis, abuser de la sécurité sociale, profiter de toutes ces aides insensées que la France distribue inconsidérément et qui sont prises dans ma poche.

Tu devrais retourner chez toi l’étranger, l’immigré. Je ne t’aime pas, je ne t’aimerai jamais.

Et puis, il y a eu ce jour où j’ai raté le trottoir et me suis fait une vilaine entorse de cheville. Tu es venu vers moi. Tu m’as aidé à me relever doucement. Ta gentillesse spontanée, tes précautions attentionnées, ton sourire sincère, mis en valeur par ta peau mate et ton poil dru et noir, m’ont désarmé et interpelé. Tu as ramassé mon pain qui traînait au sol. Cette baguette bien française,  croustillante à la bonne odeur de mie chaude, était comme celle que faisait mon grand père, boulanger dans un village d’Auvergne. Or, ce pain provenait d’une boulangerie de quartier, étonnement tenue par un Marocain. Ce jour là, j’aurais dû me méfier…

L’étranger, l’immigré, sommes-nous si différents et serais-tu mon alter ego ? Même si nos mères ont souffert à l’identique pour nous mettre au monde, tu n’a pas eu la même chance que moi à la naissance. Ton pays est cramé par le soleil. Quand la rarissime eau vient enfin, elle inonde et ravage tout. La guerre y sévit depuis des années. Mes condisciples de peau et les générations précédentes en sont en partie responsables. Ils ont été « foutre le bordel » dans ton pays. Ils continuent souvent à le faire, de connivence avec les despotes corrompus et sanguinaires que tu as fuis.

L’étranger, l’immigré, je ne vais pas apprendre ton langage originel, mais seulement quelques mots utiles. J’ai déjà bien du mal à maîtriser la langue de ma naissance. Même si ton accent m’étonne, ton vocabulaire, parfois imprécis, hasardeux ou pittoresque, me réjouit et m’impressionne. En quelques mois tu es arrivé à me comprendre. Tes plats me sont devenus familiers. Que ce soit la pizza, la paëlla, les pastéis de bacalhau, le couscous, les tajines, l’houmous, les samoussas, les falafels, les chiches-kebabs, les sushis, les tacos, le colombo, les nems, le tiramisu…

    J’en ferais bien mon quotidien si je n’avais pas ces problèmes de surpoids d’occidental trop nourri…Ta musique m’a apprivoisé et me fascine. Je n’ai pas eu d’effort a faire pour être conquis car déjà les disques de jazz, que j’aime tant écouter, sont pour la plupart sous influence africaine, sud américaine, mexicaine ou jamaïquaine…Malgré quelques fous furieux qui n’ont rien compris à la croyance que tu souhaites conserver, tu as appris que la laïcité était la règle afin que chaque conscience soit en paix avec celle de son voisin. Je regrette que les couleurs contrastées, les formes joliment inattendues des vêtements de tes soeurs se fondent de plus en plus dans les normes tristes et convenues de la mode ambiante. Souvent exploité, tu fais néanmoins les travaux les plus pénibles sans renâcler, ni te plaindre. Ces tâches ingrates, exigeantes, rébarbatives et éprouvantes que je ne veux plus faire. Comme tout citoyen, tu consommes, tu cotises et payes taxes et impôts sans protester, alors que l’on te refuse toujours le droit de voter.

    L’étranger, l’immigré, tu es d’abord un homme qui fait désormais partie des forces vives d’aujourd’hui et tes enfants seront la richesse de la France de demain. Ils iront marquer des buts pour l’équipe de France de football comme Kopa, Platini, Trezeguet, Vieira, Desailly, Zidane… Ils feront la renommée scientifique de la France comme Marie Curie, Georges Charpak, Emile Paperniek, Hubert Reeves… Ils construirons notre littérature comme Guillaume Apollinaire, Tahar Ben Jelloun, Andrée Chedid, Gao Xingjian, Romain Gary, Eugène Ionesco, Milan Kundera… Ils participeront au rayonnement des arts, des spectacles et de la mode comme Django Rheinardt, Serge Gainsbourg, Yves Montand, Charles Aznavour, Joséphine Baker, Pablo Picasso, Marc Chagall, Tsugouharu Foujita, Karl Lagerfeld…Ils feront la vie politique de la France comme Léon Gambetta, Robert Schuman, Manuel Valls…

    L’étranger, l’immigré, je n’avais rien compris à toute la richesse que tu portais et dont je profitais sans scrupule, ni reconnaissance. Je ne t’aimais pas car j’étais jaloux du courage que tu démontres en osant rompre avec tes racines pour tout reconstruire ailleurs, malgré les dangers,  les humiliations, l’hostilité et le rejet.

    Le poète latin Ovide a dit : « Toute terre est une patrie pour l’homme courageux ».

    Jean Paul Briand

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