Les principes républicains        et la gratuité

par Jean Paul Briand

« Les mots sont, bien sûr, la plus puissante des drogues de l’Humanité »

Rudyard Kipling

Il serait temps d’associer les mots Dignité – Equité – Solidarité à ceux qui définissent nos principes républicains que sont la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Ceci afin de combler leur irréalité patente et leur subjectivité incantatoire.

La liberté doit être associée à la dignité

Pour se réaliser pleinement, la liberté doit être associée à la dignité. La dignité ne s’évalue pas, ne se mesure pas, ne se divise pas et se retrouve, par essence, dans chaque être humain, quelqu’il soit. Toute collectivité ne peut pas se désintéresser du sort de ses membres les plus fragiles et vulnérables, survivants dans des conditions indignes. Est-on véritablement et pleinement libre si l’on ne peut disposer de la protection d’un toit, de chauffage, d’eau potable, des moyens de se soigner, d’accès à l’éducation, aux savoirs, à l’information et pratiquer un métier correctement rémunéré ou avoir des moyens de subsistance suffisants ? Sans la possibilité de vivre dans la dignité, l’humanité d’un être est brisée. Il ne peut acquérir une authentique autonomie, la liberté de pensée et user de son libre arbitre. « On peut disposer des choses qui n’ont pas la liberté, mais pas d’un être qui possède le libre arbitre » disait Kant. Sans un minimum de moyens d’existence, la liberté n’a plus de sens ou ne peut pas s’exercer réellement. Malgré une contestation répétée, le modèle social français essaye encore de garantir à tous des conditions de vie digne.

C’est l’équité qui donne au principe d’égalité sa consistance

C’est parce que chacun est notre alter-égo, semblable à n’importe quel autre membre de la famille humaine, que l’égalité est une valeur républicaine incontournable. C’est l’équité qui donne au principe d’égalité sa consistance. Inscrite dans le droit, l’égalité reste néanmoins une illusion, une fiction, voire une naïve utopie. Pour exemple : nos origines. Même si, de parents à enfants, l’héritage économique n’existait plus, il resterait comme facteurs d’inégalité la beauté, l’intelligence, la présence éventuelle d’handicaps ou de maladies, l’absence d’un ou des deux parents. Naître dans certains pays ou dans certains foyers est une immense chance, ailleurs ce peut être une terrible et insurmontable cruauté du destin. Avoir une mère et un père présents, qui vous ont désiré et qui vous aime, une famille pour vous protéger, vous épauler, sont des facteurs d’inégalité qui se répercuteront sur toute une vie. L’équité peut atténuer ces inégalités génériques et inéluctables. Pour que la justice sociale s’impose enfin, il faut donner plus à celles et ceux qui ont besoin de plus, que la vie n’a pas comblés dès la naissance ou durant leurs parcours de vie. « Quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain » affirme Paul Ricoeur. Avec l’équité, l’égalité pourra sortir partiellement de son abstraction républicaine et avoir un peu plus de matérialité.

Le droit à la fraternité n’existe pas

Quant à la fraternité, mot sympathique, noble et inspirant, elle est essentiellement un souhait d’intentions généreuses trop rarement concrétisées. Le droit à la fraternité n’existe pas, alors que liberté et égalité ont une traduction concrète dans la Loi de notre République. Pour faire vivre cette fraternité, afin quelle soit mieux défendue et peut-être ainsi « étendre à toute la terre le feu sacré de la fraternité universelle » comme le souhaitait le révolutionnaire Claude François Fauchet, il convient d’y réunir la solidarité. C’est l’action solidaire qui fait le lien social et non pas la charité religieuse qui cherche à rendre captif et redevable son bénéficiaire. C’est la solidarité qui devrait nous faire prendre conscience que nous appartenons à une même collectivité, interdépendante et complémentaire, malgré des différences entre les individus et les groupes. C’est la solidarité, qui empêchera les fractures sociales, les exclusions, qui nous fera sortir de l’individualisme délétère et de la compétitivité à outrance, imposés par les lois du marché qui cannibalisent toute la société. C’est la solidarité qui transposera la fraternité désincarnée en une fraternité tangible, effective et concrète. 

La gratuité peut permettre de faire exister concrètement nos trois principes républicains

Mais comment redonner du sens aux trois principes inscrits aux frontons des mairies françaises au moyen des accomplissements de la dignité, de la solidarité et de l’équité, dans le respect de la laïcité ? C’est la gratuité, élément essentiel de justice sociale, qui peut les réunir afin de leurs donner corps . Elle peut faire exister conjointement et concrètement nos trois principes républicains en éliminant du secteur marchand des biens et des services dans des domaines tels que la santé, la culture, l’éducation, les transports, la communication, l’information, l’énergie, l’eau, la sécurité alimentaire, l’environnement, le logement. Bien utilisée, cette gratuité permettrait une meilleure intégration, cohésion et protection de tous les membres de notre collectivité et surtout les plus faibles économiquement, les plus démunis, marginalisés par notre société où la productivité prédomine. Pour être approuvée et crédible la gratuité de ces biens et services d’intérêt général ne peut être envisagée qu’avec le respect d’un cahier des charges définissant des critères de qualité, d’efficience, de transparence, d’universalité et de contrôle. Une sorte de code d’éthique de la gratuité.

Pour certains libéraux, la gratuité est une maladie

Les tenants du libéralisme pur et dur, dogme économique actuellement dominant, militent pour une déréglementation généralisée, une marchandisation de tous les biens et services à l’accès desquels tout citoyen devrait pourtant avoir droit. Ils veulent que seul le marché régule les échanges humains. Avec la mondialisation du commerce et de la concurrence, la pensée ultra libérale veut ainsi réduire les éléments constitutifs du modèle social français. Les services publics, la protection sociale ainsi que la redistribution monétaire sont remis en cause. La lutte contre la gratuité est devenue un enjeu idéologique voire un projet de société. Les théoriciens du libéralisme ont réussi à infuser dans l’inconscient collectif que tout est forcément marchand et a un prix. Pour eux, l’argent seul peut gérer le social qui devient uniquement une dépense, à limiter au maximum ou à éliminer. Pour certains libéraux, la gratuité est l’ennemie, une maladie qu’il faut éradiquer.

Un projet qui reconnaît et diffuse les valeurs portées par la gratuité

Il est temps que ceux qui se disent de gauche et qui veulent s’opposer au libéralisme triomphant et délétère actuel, ceux qui ne se sont pas précipités, par opportunisme minable ou naïveté servile, dans les bras du macronisme nouveau, s’attèlent d’urgence et ensembles à la construction d’un projet qui protège les services d’intérêt général et les services publics, un projet qui reconnaît et diffuse les valeurs portées par la gratuité.

JPB

 

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