Le don gratuit existe-t-il ?   par Yves Prouet

Toutes les morales valorisent le don désintéressé qui témoigne que l’être humain n’est pas exclusivement mu par son seul intérêt. Le don désintéressé serait ainsi la forme la plus noble de l’altruisme : il nous ferait échapper à l’utilitarisme mercantile qui domine notre vie de producteur et de consommateur et ne considère que l’échange marchand. Mais un don gratuit est-il concevable ?

Don et réciprocité
Le sociologue Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1924) s’est interrogé sur la signification du don dans les sociétés primitives. Elle n’est pas d’ordre économique et les échanges marchands peuvent très bien exister à côté des conduites cérémonielles du don. Le système du don et du contre-don qu’on observe par exemple dans les iles Trobriand de Mélanésie est constitutif du lien social. Cet échange symbolique permet la reconnaissance mutuelle des divers clans et fait d’eux des alliés et non des ennemis. Le don est un phénomène social total en ce qu’il implique tous les niveaux de l’organisation sociale.
Il obéit à des règles institutionnelles précises qui imposent une triple obligation : obligation de donner, obligation de recevoir, obligation de rendre. Le don est en fait une forme non marchande de l’échange réciproque qui permet de définir les rangs hiérarchiques entre les clans. Il recèle une part de défi lancé à l’autre clan et celui-ci doit rendre sous peine de perdre la face. Le don oblige. Il est une « prestation sociale agonistique » qui est un combat symbolique en vue d’une reconnaissance par l’autre. Il est collectif et s’adresse à une collectivité.
Pas de don sans réciprocité. Nous aussi nous faisons des cadeaux, nous offrons des repas mais cette générosité n’est pas dépourvue de motivations sociales et implique une réciprocité. En un sens le don a toujours une fonction, un intérêt. Son utilité sociale est évidente mais ce n’est pas une conduite désintéressée.

Un don gratuit ?
On m’objectera que des dons désintéressés sont possibles comme par exemple le don du sang ou le don d’organe. Dans notre droit, ce don est gratuit et non rémunéré, il se situe hors-marché. Il est altruiste et solidaire. On donne par pur souci éthique sans exiger de recevoir en retour. C’est un don non réciproque. En réalité, la réciprocité est supposée implicitement : je donne solidairement en supposant que le cas échéant, je pourrai moi aussi, un jour bénéficier d’un tel don.
Allons plus loin. Celui qui fait don de sa vie ne témoigne-t-il pas de la plus haute humanité, du plus grand amour ? Don gratuit et sans retour ? Rendons hommage au colonel Arnaud Beltrame qui a donné sa vie pour sauver un otage… Assurément mais a-t-il voulu donner sa vie ou plutôt la risquer ? Il est généreux de prendre des risques pour sauver quelqu’un ou défendre une cause mais on espère toujours en réchapper.
Il y en a bien un qui a donné sa vie pour sauver l’humanité entière mais son statut humain est problématique. Ainsi seul un dieu pourrait donner gratuitement mais peut-on donner sa vie lorsqu’on est immortel ? A la réflexion le don de Jésus n’a rien de libre : il fallait que la parole s’accomplisse ! De surcroit il met les créatures dans une situation de débiteur éternel. Elles ne pourront jamais assez rendre grâce de cette grâce.
Mais pourquoi vouloir sauver l’humanité ? Pourquoi une rédemption ? De quoi sommes-nous coupables ? Pourquoi nous a-t-on injecté cette « mauvaise conscience » ? « La vraie civilisation est dans la diminution des traces du péché originel » nous dit Baudelaire.
A un niveau moins théologique, il y en a aussi un autre qui « a fait don de sa personne à la France » mais on voit tout de suite que ce cadeau était empoisonné et que derrière le prétendu don du Maréchal il n’y avait en fait qu’une prédation sur l’Etat républicain pour le détruire et instaurer une dictature.
Méfions-nous de la générosité des politiques…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et l’amour ?

Pas d’amour sans don de soi, générosité, dépassement du narcissisme et souci de l’autre. Assurément, mais l’amour exige la réciprocité et il n’est pas sûr que le désir soit pur de tout intérêt. Il arrive que « les frissons de l’extase amoureuse » laissent voir « les eaux glacées du calcul égoïste » ! Ce célibataire endurci d’Emmanuel Kant avait une vision très « réaliste » et, je l’avoue, un peu réductrice de l’union des sexes. Il définissait le mariage comme un contrat qui était « la liaison de deux personnes de sexe différent qui veulent, pour toute la vie, la possession réciproque de leurs facultés sexuelles » (Kant Métaphysique des mœurs -Doctrine du Droit-). Quant à Lacan il me plonge dans la perplexité lorsqu’il assure que l’amour « c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. »
Trouverons-nous alors notre gratuité dans l’amitié ? Aristote oppose amitié utile (intéressée) et amitié vertueuse où l’autre est aimé pour lui-même et non pour les avantages qu’il peut procurer, les services qu’il peut rendre, le plaisir que peut donner sa compagnie. Dans l’amitié vertueuse, le sage – qui en principe se suffit à lui-même et ne devrait donc pas avoir besoin d’ami – se réjouit du bonheur de l’autre et prend conscience du sien par l’intermédiaire de l’ami. L’amitié est généreuse. Elle donne sans attendre nécessairement quelque chose en échange mais la réciprocité est toujours en jeu.

L’œuvre d’art comme don
Même s’il existe un marché de l’art où les œuvres considérées comme de simples marchandises s’échangent entre collectionneurs, la création artistique en elle-même n’a pas le gain comme finalité. Ce n’est pas pour des raisons utilitaires que l’on crée une œuvre et le pouvoir de création n’est pas assimilable à un métier.
Quand Van Gogh peint, à Auvers-sur-Oise, dans ses dix dernières semaines, soixante-dix-huit toiles, il nous fait bien un don gratuit et désintéressé. De la même façon, le virtuose qui joue à la perfection un morceau, la diva qui « donne tout » dans l’interprétation d’un air, le danseur qui réalise une figure chorégraphique avec grâce nous font un don qui se situe au-delà du cachet qu’ils recevront à la fin du spectacle.
Prodigalité, libéralité et générosité nous montrent qu’on n’existe pas seulement comme homo oeconomicus, cher aux utilitaristes, ou comme consommateur plus ou moins rationnel. La liberté se manifeste dans le don.
« La plus haute vertu est peu commune et inutile, elle est étincelante et d’un doux éclat : une vertu qui donne est la plus haute vertu. » (Nietzsche).

YP

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