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Le cas italien

Corruption et mort des partis : le cas italien

La vie politique italienne mérite d’être observée. Ce qui arrive en Italie se produit souvent chez nous avec un léger décalage temporel. Ainsi les italiens ont été des précurseurs dans l’évolution du Parti communiste, l’adoption de primaires pour départager des candidats, la lutte contre la corruption, la crise des partis de gouvernement.

Un système de corruption généralisé à l’échelle nationale et qui concerne tous les partis !

On déplore souvent que les citoyens s’accommodent de la corruption des moeurs politiques mais il arrive toujours un moment où les électeurs se révoltent et se mobilisent. Ce fut le cas en Italie dans les années 90 avec l’opération Mani pulite (« mains propres »). La volonté de moraliser la vie politique s’empara alors des citoyens et engendra un mouvement de masse qui fit exploser le système politique italien. Tout part d’une enquête du parquet de Milan sur le financement illicite des partis politiques. Elle allait provoquer la disparition des partis de gouvernement : Démocratie chrétienne (D.C.), Parti socialiste Italien (P.S.I.) et quelques autres. Le 17 février 1992, la police de Milan interpelle le dirigeant socialiste Mario Chiesa – qui lorgnait sur la mairie de Milan – en train de recevoir la moitié d’un pot-de-vin de sept millions de lires (3500 euros) de la part d’un petit patron candidat à un appel d’offre. Lassé de devoir verser la commission de 10 % de rigueur dans ces affaires, il avait préalablement averti la police.
Le juge Antonio di Pietro délivre un mandat d’arrêt contre Chiesa. Le leader du P.S.I., Bettino Craxi, présente Chiesa comme une simple brebis galeuse isolée au sein du P.S.I. qui est parfaitement honnête.

Las, Chiesa va révéler, lors de son interrogatoire, que ce système de corruption est en réalité généralisé à l’échelle nationale et concerne tous les partis ! Aux élections d’avril 1992, les partis de gouvernement perdent des voix tandis que la Ligue du Nord, nouveau parti populiste, fait son entrée au parlement. Dans les mois suivants, les arrestations se multiplient et les juges profitent du large soutien de l’opinion pour s’attaquer à la Mafia :
En représailles, les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino sont assassinés à Palerme. Le 2 septembre, le socialiste Sergio Moroni se suicide en laissant une lettre où il dénonce le système de corruption. Aux élections locales de décembre 1992, la D.C. et le P.S.I. perdent la moitié de leurs voix. Bettino Craxi et de nombreux ministres démissionnent. Craxi sera jugé et condamné à 27 ans d’emprisonnement mais il s’enfuira en Tunisie où il mourra en 2000.Il y eut 3000 arrestations et 1200 condamnations. Malheureusement, Silvio Berlusconi, leader de Forza Italia, sera le bénéficiaire de ce ras-le-bol contre les « voleurs » et les « pourris ». Il deviendra premier ministre en mai 1994. Il engagera la bataille contre le juge di Pietro pour assouplir la législation anti-corruption qui pouvait le viser lui-même. Après de multiples non-lieux et prescriptions pour ses propres inculpations, il finira quand même par être condamné pour fraude fiscale en août 2013. Aujourd’hui, la D.C. et le P.S.I. ont disparu. De nouveaux partis sont nés qui ont aussi leurs affaires de corruption (« Mafia capital » à Rome, projet Moïse à Venise, agissements des diverses mafias).

En Italie, « les juges sans moyens face à la corruption »

Le projet de Loi sur la moralisation de la vie politique ne va pas, sur de nombreux points, aussi loin que les 15 mesures envisagées par François Bayrou dans son programme de 2012 :

Si l’on en juge par cette interview récente du juge di Pietro, la vigilance est toujours de rigueur même si la législation a été renforcée, notamment sur le financement des partis politiques. Paru dans le Journal du Dimanche le 20 juin 2017.

Rome est plongée en plein scandale de « Mafia capitale »… Un vaste système de corruption impliquant entreprises publiques, classe politique, et criminels fascistes. L’ancien juge Antonio di Pietro, procureur en charge des dossiers de corruption de la vie politique italienne en 1992, dans le scandale surnommé « Mains propres », puis fondateur en 2000 du parti de l’Italie des valeurs et ancien ministre de Romano Prodi, revient sur ce mal loin d’être selon lui seulement italien.

Mafia capitale, c’est une seconde affaire « Mains propres » comme on peut le lire dans la presse italienne ?
Ce qui se passe à Rome aujourd’hui, nous l’avions découvert il y a vingt ans ! Il n’y a ni droite, ni gauche, le parti de l’argent n’a pas de couleur politique. La nouveauté c’est que le système est devenu plus sophistiqué. Ici, il y a un bras armé. Il ne s’agit plus seulement de politiques vendus au monde des affaires, mais d’une bande criminelle, d’ex-terroristes fascistes, qui s’assurait qu’entre les parties les rôles étaient bien tenus, et qui allaient menacer ceux qui ne tenaient pas ces rôles. On parle aujourd’hui de Rome, mais, sur 8000 villes italiennes, combien d’autres sont potentiellement mafieuses ? Milan a été touché par le scandale de corruption de l’Exposition Universelle, Venise par le scandale de corruption du chantier Mosé. Moi je crois que si nous cherchons bien, nous pourrions trouver d’autres villes concernées.

C’est un mal typiquement italien, culturel ?
Je suis convaincu que tout cela vient d’une dégénérescence des rapports entre système politique et monde des affaires, un mal qui afflige toutes nos démocraties et qui s’appuie sur le « vote d’échange ». Je m’explique : pour gagner les élections, être connu, le pouvoir politique a besoin d’argent. Le monde des affaires a trouvé cette idée : au lieu de s’en remettre aux principes de l’économie libérale, dans lequel celui qui fournit le meilleur service au meilleur prix est sélectionné, ici le principe c’est, je te donne les ressources nécessaires pour être élu, et toi tu me donnes les appels d’offres nécessaires pour obtenir de l’argent public. Et ce système tue à la fois la démocratie, l’économie libérale, et l’état de droit. Evidemment ça ne concerne pas seulement l’Italie, je suis désolé mais je ne pense pas que la France puisse s’y soustraire.
Quand il y a eu l’affaire « Mains propres », ce qui à l’époque m’a le plus marqué, c’est l’hypocrisie avec laquelle les Etats membres de l’Union européenne ont créé leur propre état de droit, et sont allés tranquillement le violer dans les pays voisins. Pourquoi l’UE maintient-elle des rapports commerciaux avec des pays comme le Liechtenstein ? En plein scandale, le pays avec lequel j’ai eu le plus de difficultés à collaborer durant les commissions rogatoires fut le Luxembourg. Et les polémiques autour de Juncker ne font que mettre en lumière ce que nous savions déjà il y a vingt ans ! Il faut sortir de cette hypocrisie occidentale, dans laquelle chaque pays fait croire qu’il lutte contre la corruption ! Le problème est loin d’être seulement italien. Grâce à Dieu, nous avons une justice indépendante, mais à chaque fois qu’elle avance, on décide de lois qui freinent le travail de la justice…

Matteo Renzi a justement proposé en Conseil des ministres un plan anti-corruption… Efficace selon vous ?
Comme à son habitude, Matteo Renzi a réussi à faire passer une annonce pour une décision politique. Si au moins il avait fait un projet de loi ! Mais c’est une proposition de loi – il en existe des milliers dans les tiroirs du Parlement, et personnellement j’ai déjà dû en présenter une centaine : c’est du papier ! Nous savons tous ce qu’il faut faire contre ce mal endémique ! Il faut appliquer le droit, et appliquer les peines. Il faut donc donner les moyens à la justice de faire son travail. On ne peut pas demander à un chirurgien de faire dix interventions par jour, sans lui donner le bistouri, les assistantes, les infirmières, les salles d’opération. Aujourd’hui en Italie chaque magistrat a en moyenne 1500 procès !
Concernant l’application des peines, savez-vous qu’il y a moins de détenus pour délit de corruption en Italie que dans le reste de l’Union européenne ? Il faut plus de places en prison, plus modernes, construites dans un but de réhabilitation, et ne pas remettre les gens dehors. Des moyens, de l’argent, d’accord, mais Renzi a également proposé d’augmenter les délais de prescription… Mais Renzi propose d’augmenter le délai de prescription de deux ans ! Ça ne sert à rien ! Les avocats cherchent des subterfuges pour gagner du temps… Quand vous êtes mis en accusation, il faut que le procès ait lieu, car il y a une hypothèse concrète de culpabilité. C’est tout.

Pensez-vous que l’actuel maire de Rome devrait démissionner, et accepter d’être placé sous escorte, lui qui l’a pour l’instant refusé ?
Moi j’ai plus peur d’une personne un peu excitée par l’actualité, que d’une vraie tentative d’attentat. Mais il vaut mieux prévenir, que guérir. Concernant Rome, il a fait le choix de rester, c’est sa décision, à sa place je peux dire que moi j’aurais démissionné. Ce que je ne partage pas, c’est l’absence de décision du Ministère de l’intérieur, et du Préfet, qui ne sait pas s’ il faut dissoudre le conseil municipal. A Reggio Calabria, pour une situation qui était moins préoccupante, le conseil municipal a été dissout, et donc le maire est tombé. Moi j’attendrai du Ministère de l’intérieur qu’il prenne la même décision.

Matteo Renzi a annoncé cette semaine la candidature de Rome aux Jeux Olympiques de 2024, en plein scandale de corruption de la ville. C’est une bonne idée ?
En tant que citoyen ça serait une bonne nouvelle. Rome est une capitale par excellence. Mais en tant qu’homme public je dirais que je ne peux qu’être préoccupé si on n’arrive pas à assainir avant cela la situation. Encore une boutade de Renzi qui annonce, au lieu de donner les garanties nécessaires. C’est d’ailleurs une erreur de communication. Nous sommes peu crédibles en ce moment, et annoncer cette candidature dans ces circonstances risque de nous faire perdre l’occasion. Je ne partage pas beaucoup les options de ce leader politique – enfin, politique, je ne sais pas si je peux même user ce qualificatif. Renzi n’est qu’un habile vendeur de fumée.

Un déontologue au Parlement, oui mais pour quoi faire ?

Essayer de renouer la confiance entre les citoyens et ses élus…

Le cas italien

Ce qui arrive en Italie
se produit souvent chez nous avec un léger décalage temporel.

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