Interview de Mme Claire LouisConseillère municipale à Blois - Déléguée aux droits des femmes

Comment jugez-vous les droits des femmes aujourd’hui ?
Simone de Beauvoir disait « Si l’on vit assez longtemps, on voit que toute victoire se transforme un jour en défaite ». Je crois que les droits des femmes ont connu des avancés cruciales et très rapides ces 50 dernières années. Nous devrons néanmoins sans cesse être des vigies pour ne pas voir ces victoires se transformer un jour en défaite. Je pense au droit à l’IVG, notamment, qui est sans cesse menacé, partout dans le monde. Je crois aussi que ces avancées fulgurantes nous ont parfois rendus aveugles sur la situation actuelle, nous faisant imaginer que l’égalité était atteinte. Je vis une époque où une multitude de possibilités me sont ouvertes alors qu’elles ne l’étaient pas pour ma grand-mère : droit à l’avortement, droit de vote, droit d’ouvrir un compte en banque ou de travailler sans l’autorisation de son mari, etc. C’est une chance incroyable, mais notre génération a bien des combats à mener encore, car les inégalités aujourd’hui sont bien plus discrètes, insidieuses et donc bien plus difficiles à combattre. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir dans le monde du travail, dans le monde politique, dans la vie conjugale, à l’école, pour l’orientation des filles et des garçons, afin qu’ils et elles ne soient pas limités dans leurs choix. Surtout, l’actualité de ces derniers mois nous l’a montré, je pense que l’un des principaux combats de ma génération et des générations futures concernera la vie sexuelle, pour le droit à disposer de son corps et contre l’objectivisation des femmes.

Que pensez-vous de la libération actuelle de la parole concernant le harcèlement sexuel ?
Je la considère comme salvatrice ! Pour beaucoup de femmes, c’est une véritable soulagement de dénoncer le harcèlement sexuel collectivement et ainsi de se sentir moins seule. Cela bouscule les hommes, les fait s’interroger sur leurs propres comportements et c’est tant mieux ! Je trouve que c’est un moment formidable. Beaucoup de très jeunes filles comprennent pour la première fois de leur vie que ce qu’elles subissent n’est pas normal et qu’elles ont le droit de le dénoncer. C’est un mouvement porteur de beaucoup d’espoirs. Cette parole devra être transformée en revendications puis en actes politiques.

Comment une commune peut-elle agir pour le droit des femmes ?
Une commune est à la fois porteuse de politiques publiques et employeur. Une politique en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes se décline donc sur deux axes : comment faire avancer l’égalité via nos politiques publiques et comment la faire avancer en notre sein, pour nos agents. C’est sur ces deux fronts que nous essayons d’agir.
Vis à vis des politiques publiques, nous soutenons un certain nombre d’associations qui agissent pour les droits des femmes. Nous organisons nous-mêmes beaucoup d’actions de prévention sur la question, que ce soit pour le grand public ou bien à destination des scolaires. Pour aller plus loin, la prochaine étape sera de veiller à ce que partout où nous menons des projets, nous intégrions bien cette dimension « égalité ». Que ce soit dans notre plan éducatif local, dans nos projets d’urbanisme ou dans nos actions politiques de la ville, logement, santé, etc. C’est une problématique transversale qui doit irriguer absolument toutes nos politiques.

Concernant la collectivité comme employeur, nous gardons en tête cette question lors des recrutements afin de favoriser, autant que cela nous est possible, la mixité des métiers. Nous réfléchissons aux communications internes car nous nous sommes rendus compte que les congés enfants malades, par exemple, étaient utilisés en très grande majorité par des femmes. Nous souhaitons encourager les pères à utiliser ce droit. Il s’agira également, à moyen terme, de former nos cadres, nos directeurs et directrices, nos responsables pour qu’ils soient à même de répondre aux problématiques liées aux droits des femmes dans le monde du travail et de formuler eux-mêmes des solutions. Sur la question des recrutements, dans certaines filières ou sur certaines fonctions à responsabilités, nous sommes rapidement confrontés à un manque de diversité dans les candidatures. Cela confirme que nous avons à agir au plus tôt, dès l’enfance, et sur l’ensemble des politiques que nous mettons en place. Partout, l’égalité ne pourra avancer que si l’on s’engage sur tous les terrains et en même temps. Je crois beaucoup au rôle de l’école pour cela. Chaque collectivité a donc un rôle important à jouer dans les établissements scolaires qui sont sous sa responsabilité.

Quelles seraient vos priorités si vous étiez Ministre des Droits des femmes ?
Cette question me fait penser au sondage qu’a lancé il y a quelques semaines le Ministère de Marlène Schiappa sur Twitter. La question posée était « Quel est selon vous le combat prioritaire pour atteindre l’égalité femmes/hommes ? » Ensuite, plusieurs réponses étaient proposées : l’égalité professionnelle, les stéréotypes sexistes, le harcèlement de rue, les violences sexuelles. Ce sondage a ensuite été supprimé parce qu’il a provoqué beaucoup de réactions indignées disant que l’on ne pouvait pas hiérarchiser les discriminations sexistes. Je suis pleinement d’accord avec ça : l’unique priorité est d’atteindre l’égalité entre les femmes et les hommes. Pour atteindre cet objectif, comme je le disais précédemment, il est absolument indispensable de se battre sur tous les terrains et de réformer tous les domaines de la société dans lesquels l’égalité n’est pas effective, c’est à dire…tous. Toutes ces anomalies (différences salariales, violences sexuelles et conjugales, inégalités dans la sphère politique ou face à l’orientation, etc.) ne sont que des symptômes d’un même problème : nous vivons dans une société patriarcale ou naître fille n’apporte pas les mêmes chances et possibilités que naître garçon. Si nous priorisons ou hiérarchisons ces symptômes, si nous ne les affrontons pas tous en même temps, nous ne guérirons jamais de cette maladie : le sexisme.
Interview réalisé en janvier 2018 pour eMag C.O.M.

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