HABITER, un défi éthique et politique pour la métropole du futur

HABITER, un défi éthique et politique pour la métropole du futur

Il n’est pas évident d’approcher la notion d’habiter ; il ne faut surtout pas oublier qu’il s’agit d’un verbe, qui désigne donc une action, un faire et non une chose ou un être. Les rares philosophes ou anthropologues qui s’en sont occupés ¹, déploient des efforts pour nous montrer qu’il ne s’agit pas seulement de vivre quelque part ou d’occuper un lieu ; si cela doit être compris, c’est dans sa dimension où l’agir humain est éthiquement significatif.

Qu’est-ce donc qu’habiter ? Il y a une piste dans quelque chose qui dans l’habiter est convoqué et qui nous aide à l’approcher : c’est « l’être habité ». La condition passive recevant ce qui dans le verbe est actif. Nous parlons ainsi d’un « lieu habité », lorsque nous visitons par exemple, un atelier d’artiste, ou la maison d’un écrivain, où l’empreinte de celui qui l’a habité est très présente. Nous évoquons aussi parfois le « corps habité » d’une danseuse, ou le « visage habité » d’un acteur, même une « voix habitée »… Ces usages langagiers nous obligent à nous poser la question suivante : si des lieux ou des corps peuvent être habités, ils peuvent aussi être désertés ou in-habités. À la question « Où habitez-vous ? », nous opérerons un déplacement vers une autre moins évidente : « Qu’habitez-vous ? » Car à la nature verbale de l’habiter, il faut lui reconnaître son caractère de verbe transitif. J’habite quelque part, certes, mais j’habite aussi quelque chose ; un appartement, une cabane, un mobile-home, une maison… bref un lieu d’habitation, qui, par extension, s’applique à une ville, une région, un pays… Entre le « où » et le « que » se joue – nous ne le détectons pas toujours au premier abord – une des clés de l’habiter, une double condition, celle de l’action et de la situation, celle de l’acte et du lieu.
Expliquons-nous mieux :

Je peux dire « j’habite à Paris », à Orléans ou bien à Santiago. Mais un autre usage très proche fait que je peux dire aussi « j’habite Paris », « j’habite Londres », sans la préposition. Si les premières phrases répondent à la question « Où habitez-vous ? », les deuxièmes répondent à : « Qu’habitez-vous ? ». Les premières nous renseignent simplement sur le lieu où je vis ; les deuxièmes pointent ce en quoi habiter est un défi, une aventure. (Comme Rastignac : « à nous deux, Paris ! »). Je peux parfois avoir des difficultés à habiter, même si j’y vis, ou bien y avoir plaisir, ou se le donner pour tâche. Cela relève du dompter, de l’amadouer, d’un « faire sien » le lieu, de se l’approprier. Habiter un lieu est un processus de connaissance et de familiarisation, de conquête et de séduction. Il faut pouvoir laisser son empreinte, marquer ce qu’on habite de sa propre subjectivité, exercer une action qui modifie quelque chose. Or, certains offices HLM, interdisent par règlement aux occupants la moindre modification des lieux, on ne peut ni repeindre un mur ni parfois même faire un trou pour accrocher un tableau. Déjà que les immeubles sont laids et les quartiers inhospitaliers, on ne peut pas se sentir vraiment chez soi, on ne peut pas à proprement parler, les habiter. Il y a donc des dégrées d’inhabitabilité.

Nous sommes notre corps

L’habiter comporte aussi des dimensions ; on peut faire une sorte d’échelle : si nous commençons par ce qui est le plus proche de nous, nous habitons notre corps –à partir de la naissance, car avant c’est différent–, bien que la psychologie contemporaine ait tendance à dire que nous sommes notre corps, il est vrai aussi que nous l’habitons. La deuxième dimension peut être la famille (avec la maison, la demeure), puis le voisinage, le quartier, la commune, la ville… nous pouvons progressivement agrandir ces cercles, pas toujours concentriques, et considérer s’il est vrai que nous habitons la société, le pays, la nation ; voire si nous nous sentons vraiment les habitants d’ensembles majeurs, comme l’Europe, et finalement le monde, la Terre, l’écosystème global. Dans une perspective spirituelle, pour certains, nous habitons aussi le plan de l’infini, en relation avec le divin.

Il est facile de s’apercevoir que nous n’habitons pas toutes ces dimensions. Nous désertons certaines. Quelqu’un vit dans une « cité dortoir », mais ne l’habite pas ; un tel, un quartier un peu glauque, il ne fait que passer, pour arriver chez soi ou aller au travail. Quelqu’un qui en revanche s’investit dans la commune, dans une association locale, habite cette dimension, ou il tente de le faire. Avec le politique, il arrive la même chose : celui qui ne vote pas, qui ne s’intéresse pas du tout au politique, on peut dire qu’il a déserté la société civile ; il occupe toujours une place, il en fait partie, surtout s’il y travaille, il bénéficie aussi de prestations, mais ne l’habite pas.

C’est là où la démocratie a un rôle fondamental ; car on n’habite que ce qui est habitable. De la même façon dont un corps peut être plus ou moins habitable (le corps d’un personne malade ou paralysé, perd de son habitabilité), une ville peut être « invivable », un immeuble peut être insalubre. Il y a des régions entières qui ne sont pas habitables sur terre, sans oublier que notre aveuglement pourrait rendre la planète elle-même entièrement inhabitable dans un futur pas si lointain. Pour ce qui est du politique, on peut dire que dans un système totalitaire, cette dimension est inhabitable, un pouvoir omniprésent accapare son habitabilité ; un pays en guerre est aussi une société inhabitable. Il est facile de voir que la démocratie est essentielle. Mais quelle démocratie ? Des expériences montrent que la participation active des citoyens s’accomplit plus facilement dans le local. La démocratie participative est celle qui permet aux membres d’une communauté d’habiter proprement celle-ci. Mais si on élargit les cercles, rien n’est moins évident que la participation citoyenne. Ainsi, une des questions qui dès le début des théories de la démocratie ² (cf. Rousseau, par exemple) a agité les esprits est celle de la taille des sociétés. Quelle est la bonne dimension pour que la société soit habitable ? Nous sommes habitués à considérer que la participation est bonne pour le local et que la représentation est ce qui s’applique aux autres dimensions, régionale, nationale, européenne… Mais c’est là où le bât blesse : nous rendons lointaine la société que nous sommes censés habiter, nous rendons cette habitation abstraite, formelle, fantasmatique.

Processus de métropolisation

Le problème ainsi posé doit nous éclairer sur la façon dont nous devons rendre habitable la société des humains, dans ses diverses dimensions. De notre corps (assumer la responsabilité de sa santé, par exemple, ou les droits sur notre corps et la sexualité) à la communauté planétaire des êtres vivants, nous pouvons habiter ou déserter. De la configuration, la taille et le caractère de la démocratie dans chacune des dimensions intermédiaires, dépend notre « habiter le monde ». Si le citoyen ressent les institutions politiques comme des pouvoirs lointains n’offrant aucune prise, s’il est avéré qu’on ne peut rien changer, que ça se passe ailleurs – les décisions sont prises par des gens que l’on ne rencontre jamais, et cela même si nous avons voté pour eux –, on sera tenté de déserter cette dimension. A la lumière de la notion d’habiter, j’avancerai que la bonne taille d’une société est celle qui permettra aux citoyens de se sentir les habitants d’une réalité partagée. Les cités-États de l’antiquité grecque étaient petites, s’accorde-t-on à dire, pour écarter la démocratie participative de l’organisation des grands ensembles actuels. Mais il y a eu aussi les cités de la Toscane et la République de Venise vers la fin du Moyen-Âge et la Renaissance. Elles étaient bien plus importantes et peuvent ressembler à des petites métropoles d’aujourd’hui. Or, il s’y est développé un extraordinaire florilège d’expérimentations démocratiques, assemblées tirées au sort, mandats rotatifs et non cumulables, instances de régulation, etc ³. Depuis quelques décennies se développent dans divers parties du monde maintes expériences de ce genre, qu’on peut appeler l’invention démocratique. Conseils de quartier, tribunaux citoyens, budgets participatifs, panels d’échantillons représentatifs, assemblées de consensus, référendums d’initiative populaire, et bien d’autres.

Aujourd’hui on assiste aux processus de métropolisation de régions importantes autour de villes traditionnelles. La création d’une métropole est une chance nouvelle de procéder à cette invention démocratique. Mais une métropole est aussi un ensemble que l’on peut très bien ne pas habiter, y rester indifférent. D’autant plus que ces lieux sont de plus en plus ouverts sur le monde globalisé et hyper-connecté ; on peut avoir l’impression qu’il est indifférent d’habiter à Lille, à Shanghai ou à Sao-Paulo ; des métropoles où on peut bien vivre mais auxquelles on n’y s’identifie point. Pour qu’une telle instance devienne une société habitable, il faut, encore une fois, que l’on puisse participer à sa gestion, influer en quelque chose, que l’on puisse faire un trou pour accrocher un tableau. Si les instances de décision sont lointaines et obéissent à des intérêts de leadership des partis, à des carrières et des calculs électoraux, le citoyen sera encore une fois tenté de les déserter, tout en les occupant. 
Cela pourrait être bénéfique pour les gouvernants, qui pensent qu’ils se portent mieux quand le peuple ne se mêle pas trop de ce qui le regarde ⁴. Mais à terme, cela ne construit pas une société et cela discrédite la démocratie. On ne s’engage pas dans quelque chose qu’on ne peut se sentir habiter.
On peut penser que les instances intermédiaires de la société sont trop nombreuses. La fragmentation et l’unité sont toujours en tension dans les sociétés modernes. Mais s’il y a l’opportunité d’en créer une nouvelle, ajouter une marche à un escalier qui en comporte déjà pas mal, il faudra bien y réfléchir. Les métropoles futures doivent être des lieux de rencontre entre personnes qui habitent un monde commun et pourraient être le lieu privilégié, si elles deviennent habitables. L’affaire est sérieuse car on peut aussi bien réussir cette dimension citoyenne ou écraser par son poids les autres instances intermédiaires, surtout si cela dérive en appareil bureaucratique aux mains d’une oligarchie technocratique.

La métropole habitable

La métropole habitable sera celle qui ouvre des espaces de participation nouveaux. Fenêtre sur le monde et sur l’innovation, et pas seulement technique ou industrielle. La vie contemporaine étant essentiellement urbaine, la métropole devrait être l’espace de l’expérimentation démocratique, de naissance de nouvelles formes de socialité, de groupements, de coopératives, d’agriculture urbaine, d’art et de création de langages investissant l’espace public, de transports fluides et propres accessibles à tous, d’éducation égalitaire et d’opportunités de vie, de convivialité sereine, un lieu de beauté, de solidarité, d’hospitalité et de liberté.

Cela doit être une occasion nouvelle pour que les citoyens expriment et partagent leur sensibilité et exercent leurs capabilités en s’accomplissant, en mettant en commun leurs talents. Sinon, ce sera une machine de plus, une invitation à déserter. La métropole habitable c’est l’universel au plus près de nous. Face au monde, un lieu pourrait naître où l’on puisse faire l’expérience de construire ensemble la société, de dessiner ses contours. Et l’on pourra alors dire fièrement : j’habite la métropole

¹ Le plus connu : Heidegger, « Bâtir habiter penser » (1951), dans Essais et conférences, Gallimard, Paris, 1958.

² Cela apparaît chez Aristote, Les Politiques, II, Hobbes, Léviatan 2e partie, et Rousseau, Le Contrat social, II, 9.

³ Voire : Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique, La découverte, Paris, 2011.

⁴ Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La fabrique éditions, Paris 2005.

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