Admirable Colette

Admiration : « sentiment de joie et d’épanouissement devant ce qu’on juge beau ou grand » (Dictionnaire Robert)

Joie et épanouissement, c’est bien ce qu’on éprouve en lisant Colette. On ressent ce « plaisir du texte » dont parlait Roland Barthes, un texte écrit dans une langue vive, précise, concise et riche. Une femme d’exception s’y découvre et nous fascine pour son amour de la vie et de la liberté.

Venue à Paris de sa Bourgogne natale – elle en gardera l’accent ! – elle deviendra une écrivaine célébrée et vénérée : on admire sa lucidité sur les rapports humains, on goûte son amour pour la nature ( paysages, plantes, fleurs, animaux) exprimé avec talent ,on découvre ses activités multiples (écrivaine, journaliste, conférencières, actrice de théâtre, critique théâtrale et même une tentative commerciale dans un salon de beauté) avec le souci constant de sauvegarder son indépendance personnelle.

Son enfance campagnarde

Née à Saint-Sauveur-en-Puisaye le 23 janvier 1873, de Jules Colette, capitaine à la retraite de l’armée, à la suite d’une blessure et percepteur et de Sidonie Landoy dite  » Sido « . Le capitaine Colette se voulut écrivain mais à sa mort, Colette découvrit que les cahiers qui devaient contenir ses mémoires étaient en fait restés vierges !
Sido transmettra à sa fille son goût de la nature et des animaux. Dans Sido (1930) Colette rendra un hommage ému à sa mère.

Ses hommes

En 1889, elle rencontre Henry Gauthier-Villars, Willy, et l’épouse le 15 mai 1893. Elle a vingt ans et lui trente-trois ans. Mondain, bien introduit dans les milieux littéraires, il lui fait découvrir les célébrités du Paris de la « belle- époque ». Ecrivain sans inspiration, il fait rédiger ses livres par des « nègres » et voit bien vite le filon qu’il peut exploiter chez Colette. Elle rédige la série des Claudine mais c’est Willy qui signe les volumes et en perçoit les droits. C’est un succès littéraire et certains récits sont adaptés au théâtre. Ce n’est qu’en 1923, à la parution du Blé en herbe, que Colette signera ses livres sous son propre nom.
Lassée de son exploitation par Willy et de ses infidélités répétées elle finira par divorcer et se liera, en 1905, avec la marquise de Belbeuf, Missy, fille du duc de Morny.
En 1911, elle rencontre Henry de Jouvenel dit Sidi et l’épouse. Naîtra, le 3 juillet 1913, Colette de Jouvenel dite Bel Gazou qui entretiendra des rapports difficiles avec sa mère. Colette n’a pas la fibre maternelle et laisse sa fille à Rozven (Corrèze) puis en pension. Elle la voit pendant les vacances scolaires. (Colette de Jouvenel participera à la Résistance en Corrèze. Elue maire de Curemonte à la Libération, elle sera une des premières journalistes françaises à témoigner sur les camps de concentration)
Henry qui, finalement, s’intéresse plus à sa carrière politique qu’à sa femme – il est devenu sénateur – s’éloigne de Colette qui, de son côté, se lasse de sa vie mondaine d’épouse-qui-sait-recevoir et aussi des infidélités de son mari. Ils divorcent en 1923 mais entretemps, Colette a rencontré le fils de Henry de Jouvenel et de Claire Boas, sa première épouse, Bertrand, leur liaison durera trois ans. Elle a 50 ans et lui 19…
Dans Julie de Carneilhan, Colette tracera un portrait peu avantageux de Henry.
Son dernier époux est Maurice Goudeket avec qui elle découvrira la Provence et Saint-Tropez où ils achètent la Treille muscate. Goudeket, dont le père est juif sera arrêté le 12 décembre 1941. Colette mobilisera toutes ses relations (Sacha Guitry, Robert Brasillach) et parviendra à le faire libérer. Il se cachera jusqu’en août 1944.

Ses femmes

Colette nouera de solides amitiés avec Marguerite Moreno, Hélène Picard et Germaine Beaumont mais c’est Missy qui sera son grand amour pendant six ans. Déjà, au temps de Willy, elle s’était liée, pendant quelques mois, avec une riche américaine Georgie Raoul-Duval, la Rezi de « Claudine en ménage ». Georgie accompagna le couple à Bayreuth durant l’été 1901. Le trio exhibé complaisamment par Willy défraya la chronique parisienne.
Colette évoque sa vie avec Missy dans Les vrilles de la vigne (1908) :
« Tu feindras de t’éveiller ! Alors je pourrai me réfugier en toi, avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si prompte à finir, le bruit de la rue…Car je sais bien qu’alors tu resserreras ton étreinte, et que, si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m’accorderas la volupté comme un secours, comme l’exorcisme souverain qui chasse de moi les démons de la fièvre, de la colère, de l’inquiétude…Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d’une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l’enfant que tu n’as pas eu… ».
Dans le « Pur et l’impur » – peut-être son meilleur livre – elle parle avec subtilité des amours lesbiennes et dresse un portrait ému de Renée Vivien.

Son regard

 

Le charme des écrits de Colette, outre leur perfection stylistique, vient de la sensualité de ses descriptions de paysages, de végétaux, d’animaux. Sa mère Sido a été la grande initiatrice en lui apprenant à regarder.
Goudeket évoque l’ardeur sensuelle de Colette devant les beautés du monde : « Sa prise de contact avec les choses se faisait par tous les sens. Elle ne se contentait pas de les regarder, il fallait qu’elle les flairât, qu’elle les goûtât. Quand elle entrait dans un jardin inconnu, je lui disais : Tu vas encore le manger ! Et c’était extraordinaire de la voir se mettre à l’œuvre ».
Voici comment elle décrit sa maison de Saint -Tropez, la « Treille muscate »: « Il a fallu, pour la trouver, que je me détachasse du petit port méditerranéen, des thoniers, des maisons plates, peintes, rose bonbon fané, bleu lavande, vert tilleul, des rues où flotte l’odeur du melon éventré, du nougat et des oursins. Je l’ai trouvée au bord d’une route que craignent les automobiles, et derrière la plus banale grille – mais cette grille, les lauriers roses l’étouffent, empressés à tendre au passant, entre les barreaux, des bouquets poudrés de poussière provençale, aussi blanche que la farine, plus fine qu’un pollen…Deux hectares, vigne, orangers, figuiers à fruits verts ; quand j’aurais dit que l’ail, le piment et l’aubergine comblent entre les ceps, les sillons de la vigne, n’aurai-je pas tout dit ? Il y a aussi une maison ; mais elle compte moins – petite, basse d’étage – que sa terrasse couverte de glycine ou que le bignonier à flammes rouges, ou bien que les vieux mimosas à gros tronc, qui rangés de la grille au seuil lui font honneur. […]La mer limite, continue, prolonge, ennoblit, enchante cette parcelle d’un lumineux rivage, la mer que colore et pâlit, selon l’heure, l’astre qui s’élance, à l’aube, d’un est froid et bleu pour périr le soir dans une écume de nues longues et légères d’un rose furieux… C’est la mer qui m’a appelée ici. Ici, je suis libre maintenant de vivre, si je veux, de mourir, si je peux… » (Prisons et Paradis).
Dans le Journal à rebours (1941) Colette affirme qu’elle n’a jamais désiré écrire et qu’elle sentait qu’elle était faite pour ne pas écrire ! Et pourtant quelle réussite…
Elle a su réaliser un accord profond entre « l’appétit de vivre » (Proust) et le difficile travail d’écriture.

 

Son féminisme

Colette n’est pas, à proprement parler, féministe, même si elle a une conscience aigüe de l’oppression masculine. Elle est indifférente à la politique qu’elle considère comme un métier d’homme. Le droit de vote pour les femmes ne lui semble pas être une revendication décisive. Les opinions politiques de Willy, conservateur, antisémite, anti-dreyfusard, et celles d’Henry, radical et progressiste, ne l’intéressent pas. Pendant l’occupation, elle sera surtout affectée par les restrictions alimentaires et ses ennuis de santé. Elle continuera d’écrire dans les journaux de la collaboration comme Gringoire et à publier ses romans. C’est l’arrestation de son mari, en 1941, qui lui fera comprendre la réalité de l’oppression. Malgré cette absence d’engagement, elle reste un modèle pour les femmes qui voudront échapper au conformisme bourgeois et à la servitude conjugale. Simone de Beauvoir, grande lectrice et admiratrice de Colette, écrira dans le Deuxième sexe : « l’amour chez la femme est une suprême tentative pour surmonter en l’assumant la dépendance à laquelle elle est condamnée, mais même consentie, la dépendance ne saurait se vivre que dans la peur et la servilité. ».

A son décès, le 3 août 1954, elle sera la première femme à avoir droit à des funérailles nationales dans la cour d’honneur du Palais-Royal. L’église Saint-Roch refusera les obsèques religieuses à cette divorcée mais le peuple de Paris lui rendra un hommage chaleureux.

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