Faut-il renoncer à l'idée de progrès ?

Dans Les Misérables Victor Hugo affirme sa confiance dans le progrès en ces termes : « Le progrès est le mode de l’homme. La vie générale du genre humain s’appelle le Progrès ; le pas collectif du genre humain s’appelle le Progrès. Le progrès marche ; il fait le grand voyage humain et terrestre vers le céleste et le divin. »  Cette ode enthousiaste au progrès nous fait sourire aujourd’hui à une époque de déclinisme et de collapsologie. Elle nous semble bien naïve tant nous avons éprouvé les « désillusions du progrès ». Le progrès est-il pour autant une idée morte dont il faudrait se débarrasser ?

 

Naissance de l’idée de progrès  

Au début des temps modernes l’idée de progrès apparaît dans la conscience occidentale sous l’effet de trois facteurs : une nouvelle conception du temps et de l’histoire, une vision de l’unité de la communauté humaine embarquée dans une même aventure et la reconnaissance d’un progrès technique et scientifique qui transforme la vie humaine et sociale.

Au temps cyclique de l’Antiquité se substitue un temps linéaire orienté vers un futur désirable et une histoire providentielle qui donne sens à l’aventure humaine. La perfection ne se situe plus au commencement mais à la fin de l’histoire humaine.

Si la notion de progrès ne désigne à l’origine qu’une simple avancée elle signifie très vite un changement vers le meilleur. Chaque moment historique représente une étape vers une amélioration du genre humain. Ce mouvement englobe tout le monde, toutes les sociétés, il est inéluctable, irréversible (pas de régression possible) et salutaire.

Cet optimisme culmine au siècle des Lumières chez des auteurs comme Turgot ou Condorcet et dans les grandes philosophies de l’histoire (Kant, Hegel, Marx, Comte)

Au XIX° siècle la croyance au progrès a la force d’une idée religieuse. Elle enthousiasme et encourage à agir, à transformer la nature et à améliorer l’homme par l’éducation. Débarrassé de l’ignorance et de la superstition, le citoyen émancipé et républicain se dirige vers un avenir radieux.

Au conservatisme de la droite bourgeoise s’oppose le progressisme -un mot aujourd’hui bien galvaudé – de la gauche républicaine.

 

A chaque époque l’idée de progrès a rencontré la contestation

Au XVIII° siècle Jean-Jacques Rousseau s’oppose à ses amis philosophes en remarquant que le   progrès des sciences et des arts ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès (moral) de l’humanité. Certes l’homme est perfectible mais cette capacité à transformer sa nature est ambigüe : elle peut l’orienter vers le meilleur comme vers le pire : « c’est elle (la perfectibilité) qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. »

 

Au siècle suivant le dandy Charles Baudelaire trouve ridicule le progressisme de George Sand et parle du progrès en ces termes : « cette idée grotesque qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne » qui annonce la société future cette « grande barbarie éclairée au gaz ». Et Nietzsche de déclarer en 1888 : Le « progrès » n’est qu’une idée moderne, donc une idée fausse ».

 

Le XX° siècle connaîtra les « désillusions du progrès » (Raymond Aron). Les deux guerres mondiales, les divers génocides, la Shoah, l’avènement des régimes totalitaires, la possibilité d’une apocalypse nucléaire vont porter de rudes coups à l’optimisme rationaliste et progressiste. On s’aperçoit que la barbarie peur ressurgir au cœur des civilisations les plus avancées.
La science déçoit et inquiète, le procès de la technique qui conduit selon Heidegger à « la dévastation de la terre » est de plus en plus souvent instruit. La perspective d’une planète de moins en moins habitable pour l’humanité ne relève plus de la science-fiction. La collapsologie prospère.

 

Le progrès, une idée morte ?

Nous avons renoncé aux « grands récits » des philosophies de l’histoire. Nous ne croyons plus aux lois de l’histoire, à l’avenir radieux, aux lendemains enchantés ; nous refusons même d’envisager un « futur désirable ». Enfermés dans le présent nous succombons aux sirènes du déclinisme.

Et pourtant j’emprunterais volontiers au réactionnaire et anti-progressiste Nietzsche cet excellent aphorisme : « Féconder le passé, engendrer l’avenir, que tel soit mon présent ! »

La considération lucide de l’histoire montre que rien n’est joué. Dans certains domaines l’humanité a effectivement progressé.  Entonner l’air de la décadence ou du déclinisme est souvent l’alibi du conservatisme, du maintien du désordre établi, du refus de s’engager et d’agir.

En renonçant à l’idée d’un progrès général, continu, nécessaire on n’abandonne pas pour autant la volonté d’améliorer notre condition et on se concentre sur des progrès partiels dans le domaine de la santé, de l’environnement, des droits humains, des connaissances, des systèmes politiques.

L’histoire n’est pas jouée d’avance. La revendication d’un monde meilleur qui ne devra pas ressembler à un « meilleur des mondes » totalitaire et invivable doit rester l’apanage des partisans du progrès et servir de fil conducteur à l’action de citoyens libres confrontés à des choix décisifs.

 

Yves PROUET

 

 

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