Edito

 Révisons le progrès pour nous sauver

par Jean-Paul Briand                                                               

« Quoi de plus absurde que le progrès, puisque l’Homme reste toujours semblable et égal à l’Homme, c’est à dire à l’état sauvage » (Charles Baudelaire)

 

Le progrès est essentiellement défini par l’essor des sciences, de la technologie, par l’accroissement du développement économique, par l’amélioration des droits et des libertés et l’acquisition de nouveaux savoirs. Au delà de diminuer le travail des hommes et la souffrance qu’il peut engendrer, le défi du progrès serait de mettre en place une évolution positive de toute l’humanité, une transformation constante et bienfaisante du monde. Il devrait permettre d’aller vers un épanouissement de l’humain, dans son milieu, vers une recherche d’une perfection, un mieux dont la portée serait universelle. Descartes proposait que le progrès soit un « bien général de tous les hommes » pour « rendre communément les hommes plus sages et plus habiles ». Le progrès devrait donc être un outil afin d’avancer dans la quête d’un idéal humaniste et d’harmonie globale. Or, pendant des siècles on a fait du progrès une idéologie, un objectif en soi. C’était une erreur.

 

Le progrès est un fantasme

Après une analyse objective, nettoyée de la ridicule idolâtrie du progrès, que peut-on conclure des évolutions scientifiques, techniques, politiques ou sociales ? Ont-elles permis à l’humanité de progresser ? Alors que l’homme serait un animal perfectible, y a-t-il eu progrès moral ?

L’humanité a-t-elle été débarrassée des injustices, des inégalités, du racisme, des discriminations, des génocides, des destructions environnementales, des pollutions, de la grande pauvreté, des pandémies, des tyrannies, de la violence, de l’arbitraire, de l’obscurantisme, de la bêtise…?

Force est de constater que le progrès n’a pas réussi à atteindre ces objectifs. C’est un leurre, un piège qui solutionne momentanément des problèmes qu’il crée lui-même. C’est une fatalité dangereuse dont les avantages génèrent des inconvénients, des nuisances et des dommages, qu’un nouveau progrès va essayer de surmonter. Ce dernier va lui même entraîner des désagréments, des méfaits et des dangers qu’il faudra combattre par une nouvelle innovation, un nouveau progrès, tout aussi vain…

Le progrès s’auto-entretient pour se légitimer. Il vit sur les crises et les désordres qu’il occasionne. On s’imagine que le progrès va de l’avant, alors qu’il n’existe pas. Ce n’est qu’une poursuite incessante d’une illusion qui se dérobe sans cesse et inexorablement. Le paradoxe du progrès est d’être perçu comme une réalité alors qu’il n’est qu’un fantasme.

Le progrès est un nuisible

Si le progrès avait une consistance, il aurait dû permettre l’apparition progressive d’un homme raisonnable dans un monde apaisé. Or, l’homme n’arrive toujours pas à accepter qu’il n’est pas le centre de l’univers, ni le maître de rien ou de personne. Il ne maîtrise pourtant jamais son destin, ses pensées, sa raison. Depuis ses origines, le genre humain est incapable de contrôler ses pulsions et ses instincts. L’histoire des peuples et des conflits le démontrent tragiquement. La raison humaine est soumise à la folie. Divagation mentale qui n’épargne personne, quelque soit son âge, sa place dans la hiérarchie sociale, sa filiation, son érudition, ses capacités intellectuelles.

 

Nombreuses sont les évolutions technologiques, les avancées de la science, de la connaissance qui ont des effets collatéraux nocifs et des débouchés guerriers catastrophiques pour l’humanité toute entière. L’exploration et la maîtrise de l’atome, qui ont donné un engin effroyablement meurtrier, en témoignent. Dans les progrès de la génétique, le législateur a bien compris les risques de dérapages délétères quand il met en place des lois bioéthiques. Malheureusement les outrances et dérives des chercheurs ne sont que ralenties mais jamais arrêtées. A l’heure de la mondialisation, interdites dans un lieu, elles séviront ailleurs. Le monde veut toujours plus de croissance et de progrès quelques soient les dégâts engendrés. Cette volonté de développement économique continue, du « toujours plus », aggrave la situation des plus fragiles. Elle les nourrit de faux espoirs, les spolie de leurs cultures, de leurs biens, les éjecte de leurs territoires souvent détruits par une exploitation outrancière. Innombrables sont les laissés pour compte ou victimes du progrès. Il ne bénéficie qu’à une petite élite érudite et argentée. Les avantages transitoires du progrès, captés sans partage par cette minorité de privilégiés, se font au dépend du restant de l’humanité, des générations futures et par le saccage de la planète. Le progrès est un nuisible, ennemi de la sagesse, de la fraternité et du partage.

Les funestes moteurs du progrès

Si le progrès fascine autant, c’est que ses sinistres instigateurs sont puissants et redoutables d‘efficacité. Ce sont en effet la crainte de la mort et l’avidité qui motivent le progrès.

En adorant et en encourageant le progrès, l’homme espère vainement échapper à sa transitoire existence qui le conduit implacablement vers la mort. Cette crainte de la disparition, parfois brutale et accidentelle, le plus souvent précédée de la vieillesse ou de la maladie, est un intense stimulant du progrès. Accompagnée par l’appât du gain, la peur du trépas justifie la recherche en biologie et les progrès médicaux. Longtemps les promesses de dépasser la mort ont été l’apanage des religions qui prophétisaient un au-delà éternel. Les découvertes dans les sciences du vivant ont fait émerger le transhumanisme qui envisage, dans son délire, l’immortalité comme une réalité future.

L’avidité, est le deuxième ferment du progrès. Cet appétit névrotique, jamais rassasié, de toujours plus de puissance, de pouvoirs, de possession de la nature est cause de l’asservissement exterminateur de cette dernière, de la destruction de son renouvellement dans la biodiversité.

Rêve délirant d’immortalité et avidité effrénée sont les funestes moteurs du progrès.

 

Une rupture avec la conception dominante

Serons-nous capables d’une remise en cause du progrès, de lui donner un objectif au service de la planète dans son intégralité, associant vivant et inerte, un sens apportant sagesse et sérénité aux hommes ?

L’écologie, science qui étudie les rapports entre les organismes et le milieu où ils vivent, telle que l’a définie en 1866  Ernst Haeckel, donne des possibilités à cette salutaire prise de conscience. Pour survivre, ou tout simplement exister, le genre humain doit enfin reconnaître qu’il dépend de son environnement. Lors d’une évolution scientifique ou technologique, devant un soit disant progrès, l’homme doit être capable d’en évaluer les conséquences environnementales, à différentes échelles de temps, avant de se précipiter sur ses avantages immédiats. Nous sommes arrivés à un tel point critique qu’il faut désormais accepter toutes les contraintes du principe de précaution. Principe qui a aujourd’hui en France valeur constitutionnelle. En agissant ainsi, on préserve, pour les prochaines générations, la planète des dégâts causés par les progrès matériels. Protéger l’environnement est insuffisant. Il faut tout autant travailler au progrès moral ou spirituel. Hegel dans « la Raison dans l’histoire » dit bien que « le progrès implique que la perfectibilité de l’homme signifie qu’il a réellement la possibilité, voire l’obligation de devenir meilleur ». Ceci nécessite une rupture avec la conception dominante, irresponsable et néfaste, qui veut que le progrès soit toujours centré sur le bonheur matériel de l’humain sans se préoccuper de son épanouissement spirituel et de la protection de l’intégrité de la planète Terre. Pour nous sauver, revisons notre conception du progrès avant qu’il ne soit trop tard…

 

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