Heurs et malheurs du populisme italien

 

Le premier juin 2018 la coalition de la Ligue de Matteo Salvini et du Mouvement cinq étoiles (M5S) de Luigi di Maio, après de longues tractations formait un gouvernement d’union dirigé par le premier ministre Giuseppe Conte. Pour la première fois en Italie un populiste d’extrême-droite devenait ministre de l’intérieur et vice-président du conseil. En France, Marine le Pen célébrait cette magnifique victoire.

Treize mois plus tard, grisé par son succès aux élections européennes (34% des voix contre 17% pour le M5S et 24% pour le parti démocrate) Salvini décidait de rompre l’accord avec le M5S et précipitait la chute du gouvernement. Une inattendue alliance parti démocrate- mouvement cinq étoiles permettait la formation d’un nouveau gouvernement Conte dont Salvini était exclu. Le projet salvinien de convoquer des élections générales dans la foulée des bons résultats des élections européennes échouait lamentablement.

 

Le populisme, une constante de la politique italienne

Le succès de juin 2018 était l’aboutissement d’une longue tradition populiste qui est la caractéristique de la vie politique italienne depuis 1945. Le mouvement de « l’homme quelconque » (qualunquismo) de Guglielmo Giannini qui obtiendra plus de 5% des voix aux élections de la Constituante en juin 1946 fustigeait déjà les élites corrompues et impuissantes, dénonçait l’ensemble des partis politiques de droite et de gauche et appelait à la mobilisation du « peuple d’en bas » écrasé par les impôts et les taxes contre la rapacité des dominants. Refus de la « politique », exaltation du peuple contre les dirigeants, personnalisation du mouvement, tous les ingrédients du populisme étaient déjà présents comme un dernier écho du populisme mussolinien.

Pendant des années démocratie chrétienne et gauche réformiste se partagèrent le pouvoir jusqu’à ce que la corruption due au financement occulte des partis politiques, l’incurie, le blocage du système politique provoquent la fin de la première république. A la suite de l’opération « mains propres » le système politique classique s’effondra et démocratie chrétienne, parti socialiste et parti communiste disparurent.

Un nouveau populisme apparut : le télépopulisme de Silvio Berlusconi qui avec Forza Italia gouverna l’Italie de 1994 à 1995 puis de 2001 à 2006 et enfin de 2008 à 2011. Berlusconi a fini par être condamné pour fraude fiscale en août 2013. Aujourd’hui son parti représente moins de 10% des voix après avoir culminé à plus de 30 % en 2001.

 

 La montée en puissance de Matteo Salvini

Salvini qui se donne des allures d’homme neuf antisystème est en fait un vieux routier de la politique. Il fait ses classes dans le mouvement régionaliste- séparatiste de la Ligue du Nord qui milite en faveur de la sécession de la Padanie pour se délivrer des bureaucrates de Rome et des fainéants de l’Italie du sud. Séduit par Umberto Bossi, il adhère à la Ligue du nord à l’âge de 17 ans en 1991 et devient conseiller municipal, mandat qu’il exercera pendant 20 ans.

Elu député européen en 2004, il devient ensuite secrétaire de la Ligue en 2013. Il comprend que le régionalisme de la Ligue la condamne à la marginalité et transforme la Ligue en un parti national qui s’adresse à tous les italiens. La Lega alliée au parti de Berlusconi remporte les élections en mars 2018 avec 37% des voix (32% pour le M5S et 22% pour Matteo Renzi). La formation du gouvernement résulta de difficiles tractations car le président de la République refusa la nomination du ministre de l’économie Paolo Savona pour son antieuropéisme radical. Comme une alliance avec la droite berlusconienne ne suffisait pas, Salvini fut obligé de pactiser avec Luigi di Maio. Comme chacun s’opposait à la nomination de l’autre comme président du conseil, ils se mirent d’accord sur la personne de Conte, un avocat un peu falot, pour occuper ce poste. C’est ce même Conte qui, un an plus tard, régla son compte à Salvini dans un discours musclé en lui reprochant son irresponsabilité politique.

 

L’orientation de la Lega est fondamentalement anti-immigration et anti-Europe de Bruxelles. L’électorat de Salvini comprend les classes moyennes du nord de l’Italie, petits patrons et commerçants qui votaient ordinairement pour Berlusconi et une partie des électeurs populaires séduits par la rhétorique anti-immigrés et anti-impôts. Une partie importante du vote catholique se porte aussi sur Salvini d’où son goût pour les références catholiques et sa capacité à brandir son chapelet en invoquant la vierge Marie dans ses meetings.

Sa dernière « marche sur Rome » le 19 octobre 2019  a rassemblé 200.000 personnes selon la Ligue.

 

La curieuse alliance avec le mouvement cinq étoiles.

Les électeurs du M5S ont eu la surprise de voir leur mouvement faire alliance avec la Lega sans qu’on leur ait demandé leur avis. De nombreux désaccords existent entre les deux formations politiques mais pendant une année de gouvernement elles les dépassèrent dans une rhétorique commune violemment anti-immigrés et eurosceptique. En revanche le refus de la ligne ferroviaire Lyon Turin par le M5S fut un facteur décisif de la chute de la coalition et l’on vit un retournement spectaculaire de ce parti qui fut contraint d’accepter une alliance avec le parti démocrate de Renzi. Celui-ci quitta d’ailleurs le PD pour créer son propre parti Italia viva qui pour l’instant est en-dessous de 5% d’intentions de vote.

Le M5S créé, en 2009, par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio (mort en 2016) qui était au départ un mouvement plutôt issu de la gauche décroissante et écologiste, s’opposait violemment aux partis de droite et de gauche et, dans ce « ni droite- ni gauche » s’organisait en mouvement horizontal dont les décisions se prenaient sur une plateforme internet en faisant voter des dizaines de milliers de supporters. Il s’agissait de dégager tout le vieux personnel politique corrompu qui avait mené l’Italie à la faillite.

Le Vaffanculo Day (« allez-vous faire foutre ») le 8 septembre 2007 fut un grand moment de cette démagogie dégagiste. Grillo réussit de grands rassemblements dans plusieurs villes dont Bologne et son initiative Parlamento pulito recueillit 300.000 signatures pour un projet de réforme du Parlement qui interdirait l’élection de députés déjà condamnés par la justice et limiterait l’élection à deux mandats seulement.

« Fondateur du mouvement, M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo avait prévenu en 2014 sur son blog que le M5S comptait combattre trois catégories d’adversaires : « Les journalistes qui se couvrent les uns les autres pour protéger la “caste” (et leurs propres revenus) ; les industriels du régime, toujours disposés à lui renvoyer l’ascenseur (ou à lui garantir des paquets de bulletins de vote) en échange d’un droit d’accès aux marchés publics ou aux concessions d’État ; et enfin les politiciens, qui valent moins que les prostituées. »

Monde diplomatique avril 2018

Aujourd’hui le M5S dirigé par Luigi di Maio a beaucoup régressé électoralement. De 31% des voix en mars 2018 il descend à 17 % aux européennes. Au gouvernement il s’est fait vampiriser par la Lega de Salvini qui reste l’homme fort de la politique italienne comme on vient de le voir lors des élections du 27 octobre en Ombrie où son parti a réussi à déloger la gauche qui gouvernait la région depuis cinquante ans. La coalition P.D.-M5S a fait un score de 37% contre 57% à la Lega soutenue par toute la droite y compris les postfascistes de Fratelli d’Italia.

Les cinq étoiles comptaient sur la gestion de Turin et de Rome pour prouver leur compétence politique. Hélas, à Rome, Virgina Raggi, première femme élue maire de Rome, fait face aujourd’hui à une ample contestation de sa gestion.

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/26/elle-est-en-train-de-faire-de-notre-ville-un-endroit-qu-on-a-envie-de-fuir-des-manifestants-exigent-la-demission-de-la-maire-de-rome_6017028

 

La singularité du populisme italien

Le discrédit des partis de gouvernement à cause de leur incapacité à trouver une solution aux maux dont souffre l’Italie (croissance atone, chômage persistant, instabilité politique, dette publique incontrôlable) n’explique pas à lui seul la montée du populisme. Les causes de son succès ne sont pas seulement d’ordre économique.

La question identitaire a aussi son importance. Les italiens ont mal vécu l’abandon des autres états européens lorsqu’ils ont dû faire face à la vague d’immigration durant l’année 2015. L’Union Européenne est apparue comme un fardeau plus que comme un atout.

Salvini a donc pu surfer sur la vague eurosceptique en allant jusqu’à préconiser une sortie de la zone euro voire de l’E.U. elle-même.

Un autre facteur de son succès a été sa capacité à rassembler toutes les droites italiennes y compris les fascistes avérés sous la bannière de la Lega en ramenant la droite berlusconienne à un rang subalterne. Face à cette union de la droite, les partis de gauche ou ce qui en tient lieu ne sont plus que des mouvements éparpillés et sans réelle influence.

La capacité à organiser un mouvement en campagne permanente autour d’un leader qui se présente comme l’incarnation de l’homme italien ordinaire. Salvini, jouissant de ses bains de foules répétés et de ses discours démagogiques volontiers violents et vulgaires est l’incarnation de ce populisme moderne qui consiste à construire un mouvement autour du chef (qui ne sera pas facile à remplacer)

L’utilisation des réseaux sociaux et de la télévision permet de ramener le débat politique démocratique à des formules simplistes associées à des attaques ad hominem de la plus grande bassesse.

 

« Sa principale réussite ? Le fait que son public a fini par être plus royaliste que le roi en matière de xénophobie et de stéréotypes. Cet homme a « décomplexé les ignorants et les poujadistes », note Gianmaria Fara. Tous ses discours, toutes ses interviews télé, tous ses tweets sur les réseaux sociaux, sont systématiquement portés aux nues par son électorat. L’arrivée d’un SMS, ou d’une déclaration du Capitano est d’ailleurs annoncée par un signal particulier sur les portables. Premier message, immanquable : « Fais savoir à Matteo que tu es là. » Et aussitôt des cœurs rouges, des « like » bleus et des mains jaunes extatiques envahissent l’écran. Trois millions de « followers », qui dit mieux ?

On a surnommé le réseau qui gère sa communication « La Bestia ». La bête, parce qu’elle distribue, répercute, amplifie tout, sans se soucier des réactions. A sa tête, un expert en informatique nommé Luca Morisi. Agé de 46 ans, il est le gourou, le spin doctor, l’alter ego de Salvini. Son ombre manipulatrice. Mais ceux qui suivent le Capitano sur le terrain et le voient tripoter son iPhone en continu du matin au soir soutiennent que « La Bestia… c’est lui », pour reprendre l’expression du politologue Giuliano Cazz/ola, pour qui « Matteo » est le pur produit de « quarante ans de télés berlusconiennes », ayant « formaté à la fois un téléspectateur type et un animateur télé modèle ».

Marcelle Padovani   L’Obs    9/10/201

 

Grace aux réseaux sociaux la capacité à mobiliser, à développer une propagande efficace en donnant l’illusion de démocratie directe ringardise le fonctionnement classique des partis. La forme « mouvement » semble plus efficace que la forme « parti » même si le mouvement en question peut facilement se dissoudre et permet une gestion très opaque et un contrôle sévère par la petite équipe autour du leader. Beppe Grillo ne se privait pas d’exclure fissa des élus cinq étoiles qui avaient cessé de lui plaire. Dans ce genre de mouvement, l’opposant au chef ou le potentiel rival sont facilement éliminés par le chef tout puissant.

 

 

Résilience de la démocratie italienne ?

Durant la crise du Covid-19 qui a frappé très durement l’Italie, l’action du gouvernement Conte a été jugée positive et l’alliance Parti démocrate-M5S tient toujours même si les cinq étoiles ont perdu beaucoup de crédit.

L’émergence du mouvement des sardines en février 2020 montre que les anti-salvinistes sont encore capables de mobiliser.

Matteo Salvini a remporté les élection régionales en Ombrie en octobre 2019 mais il n’a pas réussi à l’emporter aux élections régionales du 23 janvier 2020 en Emilie-Romagne (Bologne, Ferrare, Parme) comme il l’espérait et un nouvel échec en Toscane (21/09/2020) autre bastion historique de la gauche confirme le recul de son influence mais n’oublions pas qu’en Toscane extrême-droite et droite remportent 40% des suffrages. Au niveau national ce bloc réactionnaire dirige quinze régions sur vingt.

 

 

L’extrême-droite italienne reste puissante grâce à sa capacité à nouer des alliances avec les post-facistes de Fratelli d’Italia et la droite berlusconienne. La popularité de Salvini, plutôt en recul ne doit pas faire oublier celle de Giorgia Meloni, leader des Fratelli, qui est en pleine ascension et pourrait devenir une concurrente pour Salvini (au niveau national les fratelli sont estimés à 10% des voix et Salvini à 28%)

Pour l’instant l’alliance des populistes, des post-fascistes et des berlusconistes n’est pas parvenue à renverser le gouvernement de Giuseppe Conte et à provoquer des élections générales.

Le mouvement cinq étoiles, pour le moment allié au Parti Démocrate a connu un net recul électoral mais son référendum sur la diminution des députés et sénateurs a été un succès. Le populisme n’a pas encore gagné.

 

YVES PROUET

Septembre 2020

 

Salvini brandissant son chapelet

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