Populisme et démagogie

Populisme et démagogie                                                              par Jean Paul Briand

 

Si les historiens savent bien définir, souvent positivement, le populisme en décrivant son historique, ses modèles et ses figures, aujourd’hui ce terme est devenu quasiment une invective particulièrement populaire. Comment expliquer ce dérapage actuel du sens donné à ce mot ? Certains relient populisme avec dénonciation et protestation, d’autres l’identifient à un nationalisme identitaire et xénophobe, enfin beaucoup l’associent au rejet des appareils politiciens et des élites économiques et culturelles.

 

La conviction d’être spolié de ses droits démocratiques engendre le populisme

La démocratie a pour but d’organiser la vie de la société de telle sorte que toutes les dominations soient impossibles, qu’elles soient intellectuelle, générationnelle, sociale, financière, religieuse, de genre, raciale, communautaire ou héréditaire. Dans une démocratie, l’égale dignité des personnes humaines et le principe d’égalité entre individus sont absolus, mais nécessitent des réajustements constants et périodiques. De nombreux citoyens se sentent opprimés car privés de cette possibilité d’émettre un avis dans la conduite de la collectivité à laquelle ils appartiennent. Que ce soit au niveau européen, dans leurs communautés nationales ou au sein des territoires, ils souffrent de n’être jamais entendus. Nombre de ces personnes estiment qu’elles sont traitées avec indifférence, que l’on se moque de leurs opinions, de leurs attentes, de ce qu’elles vivent au quotidien. La perception d’une arrogance méprisante, d’une déconsidération dédaigneuse de leur identité, nourrissent le rejet des élus, fait le lit de l’abstention et du populisme. La conviction d’être spolié de ses droits démocratiques engendre le populisme.

 

Cest labsence de démocratie qui génère le populisme

Les populismes se construisent sur ce ressentiment et cette indignation d’une partie de la population. Ceux qui récupèrent et font fructifier cette amertume et la convertissent en colère, s’imaginent que le populisme est le traitement curatif des difficultés et de la souffrance des exclus et mal-aimés. C’est en réalité l’authentique symptôme d’un déséquilibre social et d’un déficit démocratique. Les organisations politiques populistes capitalisent aisément sur le malaise dû à cette impression de dépossession de ses droits, d’être déconsidéré dans ses choix, voire méprisé. Il est alors facile de promettre, plus ou moins sincèrement, de gouverner autrement, d’écarter les professionnels de la politique, de n’être ni de gauche ni de droite, ou de s’engager à associer étroitement le citoyen aux prises de décisions. Ce sont les situations de crise démocratique qui créent le populisme. Ce sont les manques de démocratie, les choix technocratiques et « énarchiques » non concertés, l’absence de transparence et de pédagogie dans les décisions politiques, qui font prospérer le populisme. Ces dernières années, les trop nombreux cas de favoritisme, de conflits et de liens d’intérêts, de promesses non tenues et aussi de mensonges, ont favorisé l’émergence d’une crise de confiance vis à vis de la classe politique. C’est l’absence de démocratie qui génère le populisme.

Le populisme est un obstacle à la démocratie quil pervertit

Le mot « démocratie » provient étymologiquement de « dèmos »  qui signifie peuple et de « cratos » qui renvoie à la notion de pouvoir. Abraham LINCOLN, le 19 novembre 1863, dans son discours de Gettysburg, avait solennellement affirmé : « La démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Il semble donc logique d’imaginer que dans une démocratie, où le peuple a sensément le pouvoir, que les termes populisme et démocratie peuvent se confondre. Or, même si le mot « peuple » a une charge symbolique intense et qu’il existe une mythologie de la notion de peuple, politiquement il se caractérise de différentes manières. Il n’y a pas de destins communs et universels. Le peuple est constitué d’un ensemble d’individus ayant des intérêts disparates, parfois même opposés. Dans un même peuple, certaines de ses collectivités en excluent d’autres, tout autant légitimes à en faire partie. Politiquement un peuple est un agrégat de multiples groupes humains aux orientations différentes. Le populisme refuse cette réalité et considère de façon fantasmatique qu’il y a une unité du peuple. Il prétend avoir le monopole de la représentation politico-morale de cette entité unique et homogène. Le populisme a une conception du peuple incompatible avec le pluralisme démocratique. Il refuse la diversité des opinions et de ses diverses composantes. Pour le populisme, il n’est pas possible d’être en désaccord avec l’autorité du peuple, forcément souverain et pur. C’est un authentique outil de soumission. Toute contestation est considérée comme une anomalie, une déviance voire une forfaiture qu’il faut punir. Le populisme n’accepte pas le droit au pluralisme et à l’opposition, c’est un obstacle à la démocratie qu’il pervertit.

 

La démagogie est larme utilisée par le populisme

Dans les mouvements populistes, de gauche ou de droite, émerge toujours une figure de proue, homme ou femme. Le meneur populiste affirme savoir ce que le peuple veut car il se dit toujours issu de ce peuple. Sans ce guide héroïque, sans pouvoir fort et des médias de masse complaisants voire complices, le populisme ne peut subsister. De nos jours, pour réussir à s’imposer, le leader populiste doit être un tribun médiatique, un « bon client » télévisuel, à la gestuelle et la mise en scène spectaculaires, au langage percutant, primaire, non politiquement correct. Il ne craint pas les outrances verbales et de mentir. Il lance des formules chocs, il manie l’ironie, la mauvaise foi et la provocation. Pour susciter une adhésion irrationnelle, afin d’éloigner toute réflexion et d’empêcher de penser par soi-même, les responsables populistes fabriquent des boucs émissaires : Les migrants mexicains pour le Président américain Donald Trump ; l’Europe pour le Premier ministre anglais Boris Johnson ; l’étranger et les musulmans pour le Rassemblement national des Le Pen et Geert Wilders, patron de l’extrême droite néerlandaise ; les castes dirigeantes pour les « gilets jaunes » ; les noirs, les femmes et les homosexuels pour le Président brésilien Bolsonaro ; les experts avec la théorie du complot des scientifiques dénoncée par Beppe Grillo, fondateur du Mouvement 5 étoiles italien… A partir de ce bouc émissaire se construit un discours démagogique simpliste, qui flatte les instincts et les émotions. Harangue toujours faite au nom du peuple, victime d’un complot ourdi par le bouc émissaire et ses soutiens corrompus. La démagogie est une relation méprisante vis à vis des citoyens. Ces derniers sont instrumentalisés, manipulés. Ils doivent se comporter en membres de fan club pour satisfaire la soif de pouvoir personnel du maître à penser, adulé et admiré. Un chef de parti populiste est constamment démagogique. La démagogie est l’arme utilisée par le populisme afin de s’accaparer du pouvoir et saccager la démocratie.

 

« Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles » constate l’écrivain et poète orléanais Charles Peguy.

JPB

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